Après les plateformes, quelle organisation du travail dans la construction?

Quel est l’avenir de l’organisation du travail dans la construction ? Alors que les plateformes ont bousculé l’économie de nombreux secteurs économiques, le bâtiment semble un terrain propice pour ces nouvelles places de marché en ligne : nécessité de coordination flexible et efficace, multitude d’acteurs indépendants… Revue des enjeux et présentation de trois projets qui ambitionnent de changer les règles du jeu dans le secteur.

Katerra

Au cours de la dernière décennie, l’essor des plateformes de mise en relation a réorganisé de nombreux pans de l’économie mondiale. Hôtellerie, loisirs, transports… En se plaçant habilement entre le détenteur d’un bien ou le producteur d’un service d’un côté, et le consommateur de l’autre, Booking, Airbnb et Uber ont largement bouleversé l’organisation des activités et le partage de la valeur sur leurs marchés. Le succès de places de marché à destination de professionnels tels que le géant chinois Alibaba, ou de plateformes de mise en relation pour les travailleurs indépendants et leurs clients comme UpWork, montre en effet que c’est bien toute l’économie – au-delà de la relation avec le consommateur – qui est transformée. Ce modèle de développement a favorisé le recours à un travail externalisé, souvent sous la forme de l’auto-entrepreneuriat. L’”ubérisation” est le néologisme bien commode qui désigne les transformations induites par cette alternative à l’organisation industrielle du travail.

Le secteur de la construction n’a pas été épargné. À travers des plateformes grand public comme LeBonCoin, ce sont d’abord les activités de réparation et de bricolage, effectuées par des micro-entrepreneurs et parfois par des particuliers qui ont été touchées. Mais on dénombre aujourd’hui plus de 150 plateformes dans le secteur en France. Elles permettent aux petites entreprises de simplifier l’acquisition de nouvelles clientèles, la coordination des projets, à l’instar de Matos, l’achat ou la location de matériels comme Équipements à partager ou Ibat, et parfois la prise en charge de tâches administratives. Elles touchent progressivement l’ensemble des métiers du bâtiment. Sur la plateforme Guru, qui fédère les indépendants, on trouve ainsi près de 15 000 offres de service de design architectural. En France, 1 500 professionnels se sont déjà inscrits sur la plateforme Archidvisor. À l’étranger, le néerlandais Archello permet aux architectes et designers de présenter leurs travaux, le suisse Architonic donne de l’inspiration aux architectes d’intérieur, et l’américain Architizer met en relation 335 000 architectes et 17 000 fabricants.

En promettant d’optimiser la coordination des acteurs dans un marché fragmenté, les plateformes s’affirment comme l’un des principaux agents de la modernisation et de la transformation numérique de la construction. En France, on dénombre 564 000 entreprises dans le secteur, parmi lesquelles 95 % emploient moins de 10 salariés et représentent 37 % des effectifs. L’externalisation des activités y est d’ores et déjà avancée, tout comme l’auto-entrepreneuriat, puisque 2 entreprises sur 3 ne comptent aucun salarié. Le travail y est de plus régi par des pratiques et des règles spécifiques, telles que l’intérim ou le contrat de projet. L’adoption d’innovations technologiques récentes, telles que les capteurs numériques, la réalité virtuelle ou augmentée, ou encore le BIM (Building Information Modeling), accélère la collaboration entre différents acteurs et la création de nouveaux partenariats commerciaux dans une chaîne de valeur éparse.

Et pourtant, plateformisation et “ubérisation” ne sont pas les seules figures possibles de la transformation numérique. En témoignent trois projets qui ambitionnent de faire levier du numérique pour transformer la chaîne de valeur du secteur – et montrent que l’avenir de l’organisation du travail dans le bâtiment est loin d’être écrit.

La coopérative 7 24 Pro Eure : une réponse collective des artisans à l’ubérisation

Comment ne pas perdre la relation avec ses clients face aux plateformes de mise en relation entre maîtres d’oeuvre et artisans ? C’est la question qui a motivé une trentaine de plombiers dans l’Eure pour se regrouper en coopérative afin de proposer un service de dépannage d’urgence, 24h/24, tous les jours de l’année. Ils souhaitent offrir, via une plateforme et un numéro unique, la possibilité pour les clients de trouver un artisan pour une intervention dans les deux heures qui suivent un sinistre.

En effet, une plateforme comme MesDépanneurs recense déjà plus de 700 artisans. Se développent également des contrats d’entretien et de dépannage liés aux services de fourniture d’eau, d’électricité ou de chauffage. En se positionnant comme une alternative aux plateformes proposées par des acteurs du numérique mais aussi à ce type de contrats tout en un, la coopérative permet de mutualiser les coûts associés au fonctionnement du service, tout en garantissant un prix équitable à la fois pour l’artisan et le client, puisqu’elle n’aura pas d’investisseur à rémunérer. C’est une idée qui séduit de nombreux acteurs du secteur : la confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) a ainsi également lancé une plateforme “Batidevis”, afin de préserver l’autonomie commerciale des plus petits acteurs, déterminés à trouver un modèle qui permettra d’assurer l’indépendance de leur travail.

A rebours de l’externalisation et du post-salariat : Katerra, ou l’intégration verticale par le numérique

Au-delà de la question du partage de la valeur, d’autres projets remettent plus fondamentalement en cause l’idée selon laquelle les plateformes seraient la seule réponse au besoin d’optimisation et de coordination spécifique à la construction. Au contraire, il existe des entreprises qui misent justement sur une intégration “full-stack”, afin d’obtenir des économies d’échelle mais aussi un contrôle total de la chaîne de production, des architectes aux monteurs, en passant par les ingénieurs. “Voilà un secteur où chaque immeuble est bâti comme s’il s’agissait d’un prototype unique. Si l’on fabriquait aujourd’hui l’électronique de cette manière, avec des dysfonctionnements à toutes les étapes et un investissement quasi inexistant en R&D, un iPhone coûterait 270 000 dollars au consommateur”. C’est ce constat, émis par Fritz Wolff lors d’un colloque à Harvard le 13 avril 2018, qui l’a poussé à créer avec son associé Michael Marks la société Katerra. Bien loin de vouloir ubériser le secteur, Katerra s’est défini dès le départ comme un contractant général. Elle souhaite intégrer verticalement toutes les phases de la construction, de la conception des bâtiments, en passant par la production et la distribution de bois massif, l’assemblage de modules en usine, jusqu’au montage final. Elle emploie ainsi 1 300 collaborateurs, avec un carnet de commandes qui avoisine déjà 1,3 milliard de dollars.

Le numérique est au coeur du modèle de l’entreprise, fondée à Menlo Park dans la Silicon Valley. Sa recette : appliquer les méthodes, les modes de gestion et les outils informatiques de l’univers de la tech, pour devenir le “Tesla” du secteur. Sa stratégie d’intégration lui permet de prendre de l’avance face à la lente numérisation de ses concurrents, freinée par la nécessité de partager des ressources et des outils entre des acteurs avec des cultures et des compétences variées. Elle peut ensuite contourner les divers “goulots d’étranglement” présents tout le long de la chaîne de valeur pour réduire les prix, optimiser la logistique sur la base d’un modèle “Ikea” et développer sa capacité d’investissement, notamment dans la recherche et développement. Katerra, qui emploie plus d’une centaine d’architectes, se présente ainsi comme une référence en matière de design architectural.

L’auto-construction ou le chantier open source avec WikiHouse : quand l’éthique hacker s’attaque à la maison individuelle

Plus qu’une évolution du travail, c’est une révolution industrielle qu’imagine la fondation Wikihouse. En s’inscrivant dans l’esprit du logiciel libre et des communautés collaboratives, elle voudrait également transformer radicalement la chaîne de valeur de la construction, en mettant à libre disposition les ressources immatérielles (plans, tutoriels, etc.) permettant à des structures locales – y compris amateures – de lancer leurs propres chantiers.

Elle s’appuie d’abord sur un design numérisé, avec un système open source permettant à chacun d’adapter les plans à ses besoins et son budget. Elle repose ensuite sur une fabrication distribuée : les composants nécessaires peuvent être produits dans des petites unités de découpes indépendantes, qui peuvent choisir d’utiliser les matériaux à leur disposition au niveau local, pour ensuite être assemblés selon une méthode simplifiée et rapide. L’objectif de la fondation est d’accélérer la transition écologique du secteur, puisqu’elle intègre des technologies de réduction de la consommation d’énergie et de régulation de la température des bâtiments dans son offre, tout en proposant à tout un chacun de les mettre en place et de les tester à un coût très faible.