Le Gadgetbahn, entre séduction et réalisme

Les concepts de moyens de transport miracles se multiplient. Annoncés comme peu coûteux, ultra rapides et écologiques, ces projets regroupés sous le terme “Gadgetbahn” jouent la carte de la séduction avant celle du réalisme.
Gadgetbahn - Catbus

©Catbus

C’est une sorte de galette géante qui se faufile sur deux roues au milieu du trafic. Un drôle d’engin rouge, celui des pompiers, s’arrête au pied d’un immeuble en flammes. Le spectateur, à la fois perplexe et émerveillé, assiste alors au clou du spectacle : un drone s’échappe du véhicule et se précipite à l’assaut des flammes… Cette rapide description n’est pas une scène de Walt Disney, mais une vidéo du concept de “véhicule gyroscopique” imaginé par Dahir Semenov. Avec des dizaines de millions de visionnages, la proposition incarne à merveille le concept – ironique – de Gadgetbahn.

Des trains miracles

Le mot valise est explicite. Il emprunte à l’Allemand le terme “Bahn”, qui désigne le rail ou le train, et au français – il semblerait – le terme “gadget”. Inventé au début des années 2000 pour remettre en question l’utilité et la performance des projets de type Maglev, il refait surface aujourd’hui à la suite de l’engouement provoqué par Hyperloop, Arrivo ou encore de multiples projets de télécabines… Derrière le néologisme perce une critique du solutionnisme technologique, qui préfère la spéculation sur des remèdes miracles à une patiente réflexion sur la gestion des flux urbains. Dans un long article dédié au sujet, Anton Dubrau invoque les obstacles fonciers, physiques et techniques qui contredisent les promesses de vitesse et de confort à bas coût du Gadgetbahn. “Toutes les considérations conduisent à une contrainte fondamentale, dont dépend tout le reste : le droit de passage. Quel est l’espace disponible ? Le chemin est-il rectiligne ? De quel accès à la ville disposez-vous ? Quel espace est disponible pour les stations ?” En somme, il n’existerait pas de remède miracle en matière de transports. Un constat d’évidence qui se heurte depuis des décennies à la foi presque religieuse des “pod people”, ces fervents partisans des transports “en capsules”.

Le futurisme est-il performatif ?

Souvent, ces projets brillent plus par l’enthousiasme qu’ils suscitent que par leur capacité réelle à apporter des solutions. La promesse technologique cache la forêt d’enjeux majeurs pour la mobilité aujourd’hui. InternetActu pointe par exemple les questions environnementales ou de capacité, qui passent au second plan face à la “vitesse absolue”, dont le commun des mortels n’a pas réellement besoin. “Le fossé entre les problèmes des gens et les problèmes que ces entreprises proposent de résoudre s’agrandit. Cette fracture est liée à l’inégalité croissante. Quand les gens de l’élite vivent dans une bulle, ils ne font pas l’expérience des frictions de la vie normale.” Le Gadgetbahn incarne également l’absence de renouvellement des imaginaires de la ville. Apôtre d’un nouveau prophétisme technologique, Elon Musk promeut aujourd’hui un Hyperloop supersonique et la conquête de Mars. Des propositions qui rappellent les rêves de lointain et de vitesse des années 60 et 70, sur fond d’Aérotrain et de conquête spatiale…

Cependant, le Gadgetbahn a ses vertus. Son pouvoir de séduction permet à ses promoteurs de stimuler l’imaginaire du grand public, les aspirations des collectivités et les ambitions des investisseurs. Ainsi Hyperloop n’a-t-il jamais dépassé les 387 km/h dans des conditions expérimentales (soit une fraction de la vitesse promise), mais bénéficie déjà d’investissements importants de Virgin, General Electrics et même SNCF. Des centaines d’ingénieurs se penchent sur la question et les progrès conceptuels et techniques réalisés à partir de zéro en très peu de temps sont colossaux. La logique open source voulue par Musk conduit à la naissance de nombreux prototypes, qui ouvriront sans doute la porte à des applications commerciales. Hyperloop ne tiendra peut-être pas toutes ses promesses, mais il a ouvert la voie à un mouvement dont on récoltera les fruits comme les déceptions. Le Gadgetbahn apporte finalement un ingrédient essentiel à l’innovation : l’optimisme !