De la Terre à la Lune : construire et habiter l’extrême

Les villes de demain s’imaginent aussi en milieu hostile, où les conditions extrêmes stimulent l’imagination de solutions nouvelles. La deuxième rencontre du festival Building Beyond réunissait une spationaute, un architecte polaire et deux ingénieurs de l’impossible pour un parcours entre défis et imaginaire.

Construire et habiter l'extrême

« La Terre est le berceau de l’humanité mais on ne passe pas sa vie dans un berceau ». La célèbre citation du scientifique russe Constantin Tsiolkovski, décédé en 1935 et considéré comme le père de l’astronautique moderne, n’a jamais été aussi vraie. Première spationaute française, Claudie Haigneré promeut aujourd’hui pour l’Agence Spatiale Européenne (ESA) un projet de « village lunaire », tandis que la NASA ambitionne d’envoyer une mission habitée sur Mars d’ici 20 ans. L’humanité se tourne de plus en plus vers l’espace car sur Terre, elle est parvenue à force d’imagination et d’innovations à investir les milieux les plus extrêmes, en Antarctique, au fond des océans ou sur des sites aussi dangereux que l’ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl, partiellement détruite en 1986.

Des prouesses technologiques qui ouvrent des perspectives pour la colonisation spatiale mais aussi et surtout pour la vie quotidienne sur Terre. Leonard:Paris  avait convié quatre spécialistes des habitats extrêmes à raconter leur expérience dans le cadre du festival Building beyond : Claudie Haigneré, ambassadrice de l’ESA, Laurent Boutillon, directeur scientifique de VINCI Construction Grands Projets, Gianluca Rendina, architecte et Christopher Welsh, professeur en astronautique.

Retrouvez l’intégralité de notre conférence en vidéo : 

Un écosystème urbain sur la Lune

« Je me considère comme une exploratrice chargée de l’expansion de l’humanité hors de la Terre. » Première spationaute française, Claudie Haigneré a été chargée du projet « Moon Village » par l’Agence spatiale européenne (ESA) pour imaginer la construction d’un habitat durable sur la surface de la lune. Un défi de taille dans un environnement directement exposé aux radiations solaires et dépourvu de gravité, d’atmosphère, d’eau et de nourriture, où les températures oscillent entre +125°C et -175°C. La solution pourrait consister en une structure multi-usage, gonflable et flexible, conçue autant pour les humains que pour des machines automatisées. « Le village remplira diverses fonctions, explique Claudie Haigneré. Habitat, exploitation minière, production, activité touristique. Il faudrait créer un écosystème artificiel pour optimiser les ressources in situ (panneaux solaires, cultures sous serre) et ex situ (oxygène et approvisionnement en eau) avec, à terme, l’ambition de créer un environnement auto-suffisant ».

La colonisation de la lune n’est qu’une étape dans la conquête spatiale. Christopher Welsh, professeur à l’Université internationale spatiale, planche sur un module de survie viable dans différents environnements lunaires ou exoplanétaires. L’habitat modulaire spatial qu’il a imaginé avec ses équipes, le SHEE (Self-deployable Habitat for Extrem Environnement), est un compartiment ultra-fonctionnel et parfaitement hermétique, capable de combiner dans un même abri plusieurs activités : habitat, serres, laboratoire, station médicale. « Les structures à l’intérieur se plient et se déplient, se gonflent et se déploient pour configurer l’espace de vie et de travail » détaille Christopher Welsh.

Moon Village Construction sur la lune

La colonisation de la lune n’est qu’une étape dans la conquête spatiale.

Des modules montés sur skis en Antarctique

Retour sur Terre avec Gianluca Rendina, architecte au cabinet britannique Hugh Broughton, dont la prouesse a été de concevoir et d’installer un avant-poste scientifique d’une capacité d’accueil de 50 personnes en Antarctique, à 1 500 km à peine du pôle sud ! Un milieu particulièrement inhospitalier, marqué par des variations thermiques extrêmes (de 0° au soleil l’été à -55° la nuit en hiver), une nuit polaire de 105 jours et des vents violents pouvant souffler jusqu’à 150 km/h. Le cabinet a alors imaginé la station Halley VI, huit modules alignés et montés sur des skis pour résister aux bourrasques et empêcher l’accumulation de congères. Un habitat dont la dépense énergétique a été réduite au maximum grâce à des structures hermétiques mêlant bois, verre, acier et aluminium et un système de cogénérateurs capable notamment de transformer la neige en eau potable.

Une construction révolutionnaire qui a fait avancer la recherche sur les matériaux isolants (polymère renforcé associé à des panneaux de verre) mais aussi… la lutte contre la dépression et l’isolement. « Les espaces de vie ont été conçus pour limiter les effets de l’isolement et de la nuit polaire, développe Gianluca Rendina. Nous avons varié les hauteurs de plafond et de largeurs de couloir, modulé l’éclairage via une palette de couleurs et multiplié les ouvertures sur l’extérieur ». La conception d’une station de recherche en Antarctique peut ainsi avoir des retombées concrètes sur le quotidien des citadins en milieu tempéré.

Station antarctique Halley

Des projets inspirants pour l’humanité

Les deux projets développés par l’Agence spatiale européenne et l’Université internationale spatiale pour rendre possible la vie extra-terrestre offrent aussi des perspectives intéressantes pour améliorer notre quotidien sur Terre. « Le village lunaire est un concept visionnaire et inspirant pour l’humanité, affirme Claudie Haigneré. On a par exemple beaucoup à y apprendre pour optimiser une économie circulaire dans des environnements dépourvus de ressources primaires, notamment en Afrique. » La conception du SHEE a de son côté été accompagnée d’avancées technologiques qui ont déjà eu des applications concrètes pour la vie terrestre : aérogel, batterie lithium-ion, véhicule hybride…

Les grands projets innovants sont toujours un pas en avant pour l’homme, même quand il ne s’agit pas d’habiter un milieu hostile mais de se protéger de sa dangerosité. Le confinement du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a ainsi été l’occasion pour la communauté européenne de pousser la coopération internationale à un niveau supplémentaire au nom de la sauvegarde de la planète. La grande arche de 257 mètres de portée et de 108 mètres de hauteur a été montée à 500 mètres du réacteur endommagé avant d’être transportée par rail jusqu’au réacteur grâce à un système de débardage et de levage télécommandé. Résultat, après 5 millions d’heures travaillées sur site, le personnel a reçu une dose maximale de radiations près de deux fois inférieure à la dose maximale admissible selon les standards internationaux. Un chantier hors-norme, financé par la communauté internationale, qui prouve qu’avec de l’entraide, de l’imagination et des compétences, rien n’est impossible.