Covid-19 et chantiers : grand bazar et impérieuses métamorphoses

Avec le Covid-19, le coup est sévère pour le secteur de la construction et de l’ingénierie : un repli de l’activité, de nombreuses entreprises à l’arrêt et la menace d’effets néfastes, y compris sur le long terme. Une nouvelle donne structurante se dessine…

Il y a, d’abord, la photographie du moment et l’incertitude des prochains mois : la possible paralysie d’acteurs essentiels de la chaîne de valeur, tout à la fois globalisée et constituée d’un tissu fragile de très petites entreprises. Rien qu’en France, à l’orée du mois de mai, on estime qu’au moins 70% des chantiers étaient encore à l’arrêt, quand la majorité des autres n’a repris que partiellement. La survie de nombreuses entreprises est en jeu, les retards de livraison sont amenés à atteindre des proportions jusqu’à présent jamais expérimentées, les difficultés d’approvisionnement touchent une immense majorité d’entreprises, les surcoûts liés à une reprise « Covid-friendly » (matériel sanitaire, frais de route supplémentaires, compléments d’assurances, etc.) pourraient monter jusqu’à +20% en rénovation ou en neuf et d’autres freins, financiers ou non, comme le refus des clients privés de rouvrir le chantier ou la non-autorisation préfectorale de reprendre, perdurent.

Des usages sanitaires appelés à se pérenniser 

Il y a, ensuite, le « nouveau normal » qui déjà se dessine. Car si certains chantiers ont rouvert, et si les conditions de la « reprise d’activité » sont à l’étude malgré d’importants freins financiers, fin 2020 ne ressemblera pas à début 2020… Première raison à cette conjoncture nouvelle : des précautions sanitaires qui sont probablement vouées, au moins à court et moyen terme, à devenir la norme. Les guides de bonnes pratiques et de recommandations sanitaires fleurissent.

La filière matériaux s’est dotée de l’un de ces guides, et sa lecture permet de prendre la mesure de ce qui attend chaque entreprise, au-delà même des mesures générales visant à minimiser les risques de contamination : actualisation du DUER, le Document unique d’évaluation des risques après identification de toutes les situations à risque ; information et consultation du Comité social et économique (entreprises de plus de 11 salariés) ; gestion RH des personnes à risque, réorganisation en profondeur du travail (déplacements et regroupements à éviter en privilégiant rotation et travail isolé, gestion des situations où la distanciation n’est pas possible à assurer et où les contacts sont « prolongés et proches ») ; création d’une cellule de crise ou d’un référent Covid-19 ; management de proximité adapté aux circonstances ; ré-organisation, enfin, de la signalétique des zones et circulations, des installations sanitaires et de restauration, de l’accueil des partenaires extérieurs, de l’information aux personnels, des procédures habituelles en cas d’incidents, etc.

Cet inventaire à la Prévert vaut évidemment aussi dans la construction, où le guide de l’OPPBTP, certes encore soumis à questionnement par certains syndicats, rappelle notamment la difficulté logistique et organisationnelle à mettre en œuvre les précautions sanitaires dans la base vie ou le bungalow de chantier… et devrait continuer à être d’actualité dans les prochains mois, au moins.

À court terme, une reprise capharnaüm…

Sur le terrain, à quoi ressemble la reprise ? Encore faut-il qu’elle ait lieu : au Royaume-Uni, le flou sur les directives dans le secteur a longtemps prédominé, si bien qu’à la fin avril, chaque entreprise du secteur ou presque avait publié son propre protocole pour s’assurer que le retour au travail s’opérerait sous de sereins auspices sanitaires. Aux États-Unis, une certaine confusion règne; à New York, le « shutdown » décrété sur le secteur s’est accompagné d’exceptions délivrées aux projets jugés essentiels, des exceptions qui deviennent avec le temps la norme, puisqu’elles concernent désormais, non sans débats, près de 5 000 chantiers, y compris des rénovations en résidentiel qui ne font pas l’unanimité (elles ne sont en théorie permises que pour des travaux menés en solitaire)… et qui sont bien souvent, comme à Boston, arrêtées par les autorités. Les fameuses « guidelines », en attendant, circulent et sont vouées à se généraliser.

En France, à Toulouse, le cas d’un chantier de plus de 300 logements mêlant 15 entreprises ayant pris le pari de rouvrir fin avril montre que près d’un mois de préparation a été nécessaire à une réouverture, le temps de soumettre aux assureurs et aux services du Ministère du Travail l’éventail des mesures mises en œuvre. Celles-ci vont de la « quarantaine d’armoires individuelles espacées de 5 mètres les unes des autres » à l’instauration d’un brief quotidien sur les consignes et, surtout, à l’épineux phasage de l’intervention des différents corps de métier…

… et déjà des transformations inévitables

On le voit, ces nouveaux usages sanitaires plaident, en creux, pour une meilleure gestion logistique des flux (de matériaux, d’ouvriers, etc.) qui régissent les chantiers, gestion appelée à toujours plus se numériser et à se « smartiser » pour gérer des architectures d’information qui tendent à se complexifier. Parmi les métamorphoses du chantier, celles dont les prospectivistes parlent depuis des années et/ou celles que la pandémie met au jour, l’assistance par toutes sortes de plateformes numériques permettant non seulement de simplifier et centraliser certaines procédures (la gestion de ses dépenses d’achats, des commandes fournisseurs, de ses appels d’offres, de ses flux horaires…) mais aussi, au temps de l’impossible mobilité, de favoriser la continuité des services qu’elles rendent : en France, Ibat et ses solutions de digitalisation, qui s’étaient financés à hauteur de 2,4 millions d’euros fin 2019, font partie des acteurs sur le pont.

Sans aller jusqu’à parler de transformations systémiques des modes de construire (Autodesk croit ainsi à l’accélération du préfabriqué et du modulaire, notamment pour la « construction d’urgence » en temps de crise), nul doute que l’ensemble de la chaîne de valeur va connaître des soubresauts, dont certains devraient être d’ailleurs liés à la volonté de relocaliser des filières entières d’approvisionnement en vue de les re-sécuriser – un mouvement encore balbutiant avant le Covid-19 et qui pourrait se cantonner à une diversification de ses sources plutôt qu’à une re-territorialisation en bonne et due forme.

Autre mutation déjà en germe avant la crise pandémique mais que celle-ci invite à accélérer, enfin, l’avènement de l’économie circulaire, notamment autour du réemploi de matériaux et de ressources à réutiliser d’un chantier à l’autre ou à proposer sur une plateforme en ligne dédiée à la seconde main (Backacia ou Cycle Up, pour citer les plus renommées). Une manière, avec ces places de marché émergentes, de diversifier ses sources d’approvisionnement tout en en réduisant le coût. Ce mode permet aussi de privilégier des circuits courts, donc moins risqués, à l’instar d’autres plateformes, permettant elles non le réemploi mais aussi le recyclage de déchets de matériaux en nouvelles matières composites, comme le Lillois Etnisi. À l’heure du « nouveau normal », reste que les acteurs concernés ont bien des choix à faire pour les nouveaux contours de ce qui, demain, sera la norme.

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