Detroit, laboratoire ouvert de la réinvention urbaine par la donnée

Après des décennies de déclin, Detroit fait depuis longtemps figure d’archétype de ville en réinvention. Mais, on le sait moins, la ville s’appuie pour ce faire sur une forte culture de la donnée et sur un engagement citoyen qui impressionne… Jusqu’à en faire un modèle ?

Ville de Detroit

Sidewalk, le projet mené par la ville de Toronto avec Alphabet, sur le néo-quartier de Quayside, se veut le parangon de l’innovation urbaine « from scratch ». À Detroit, c’est une innovation sur le mode de la transformation, de la régénération, voire carrément de la « redéfinition d’une ville », qui s’opère. Pour enrayer le déclin démographique et le vieillissement des infrastructures, la ville peut compter sur une pléiade d’acteurs imprégnés par les culture de l’openness et de la data.

Detroit, ville ouverte

Depuis 2008, les membres de l’ONG Data Driven Detroit (D3) en sont probablement le meilleur exemple. Ils collectent, traitent, modélisent, analysent et fournissent à de multiples partenaires des données numériques et spatiales sur la ville. Leurs dernières initiatives figurent parmi les plus ambitieuses au monde en la matière. La Metro Detroit Data Alliance, issue d’un partenariat technologique avec Microsoft, vise ainsi à centraliser des données éparses, issues d’acteurs et de standards différents, au sein d’un « recueil » unique, collaboratif et ouvert au public : un projet d’une ville quantifiée qui colle à l’utopie de la smart city version open – avec l’ambition, tout de même, de créer un prototype à l’échelle de tout le Sud-Est du Michigan (4,6 millions d’habitants).

Si une telle alliance est possible, c’est tout d’abord que D3 développe une vision instrumentale des données, et n’en fait pas une fin en soi. « La donnée seule ne peut pas résoudre des problèmes d’incertitude, mais elle peut aider à cadrer notre compréhension des problèmes et être utilisée en tant qu’outil », expliquent-ils.

Tout récemment, D3 a ainsi tenté de bâtir un modèle prédictif visant à quantifier et anticiper les transformations socio-urbaines à l’échelle d’un quartier, et même d’un bloc d’immeubles. Une tentative qui s’est soldée par un certain revers pour la technologie : alors que les villes s’emparent massivement de solutions de modélisation, c’est en s’appuyant sur du qualitatif et une enquête de voisinage à grande échelle qu’un modèle exploratoire pour identifier les parties de la ville vulnérables à la gentrification a fini par être trouvé. La data ne ferait-elle pas tout dans le planning urbain intelligent ? Reste que la culture de la donnée est vive, et nourrit tous les acteurs de la fabrique de la ville et en modifie même le panorama : ici, une association non-lucrative se lance dans le développement immobilier (logements sociaux et abordables) sur la base de données de D3 ; là, la Fondation Kresge, qui finance D3, accélère son financement de projets de revitalisation urbaine, y compris immobiliers.

Une culture de la donnée qui s’exporte

Detroit Future City est l’autre pilier non-gouvernemental des stratégies data et d’innovation orientées sur l’inclusion et la communauté. En 2012, le think tank avait publié un Strategic Framework monumental, et largement crowdsourcé, afin de documenter 50 ans de revitalisation de la ville. En 2017, rebelote avec 139 Squares Miles, un « portrait statistique de la ville » en vue d’informer citoyens et décideurs et de mieux éclairer « les efforts de régénération » de la cité autour d’un référentiel commun d’informations. Les datavores du Michigan en ont d’ailleurs pour leur compte : outre le portail open data de la municipalité est aussi tenue à jour une cartographie indépendante (et géolocalisée bloc par bloc) issue des données de sondages citoyens.

Des initiatives citoyennes qui prennent en fait le pas de la Blight Removal Task Force, initiative de la collectivité pour évaluer les effets de son vaste programme de démolitions d’immeubles vacants, à fin de revitalisation des espaces adjacents. Et qui permettent de s’apercevoir que le rythme des démolitions s’est, avec le temps, ralenti, devant la difficulté posée par les démolitions d’espaces commerciaux.

L’idée d’une nécessaire « culture de la donnée »  n’a jamais été aussi prégnante qu’aujourd’hui dans les villes américaines : Phoenix, Buffalo, Milwaukee, et Minneapolis/St. Paul sont en train de mettre sur pied le modèle prédictif imaginé par D3 pour la ville du Michigan. Detroit, ou un contre-modèle qui deviendrait modèle ?