Et maintenant, disrupter la ville ?

Les villes sont le lieu par excellence où s’inventent les futurs, car c’est en leur coeur que s’exprime le plus intensément l’inventivité humaine. Accueillent-elles pour autant elles-mêmes les innovations de rupture ? Pas si simple, répondent Albane Godard (Paris&Co), Bernard Stiegler (Ars Industrialis, Institut de Recherche et d’Innovation), Daniel Kaplan (Université de la Pluralité) et Nicolas Minvielle (Audencia).

La ville, terrain d'innovations radicales ?

« Une ville, c’est avant tout un réacteur social ». Voici comment Luis Bettencourt, physicien théorique, aujourd’hui directeur de l’Institut Mansueto d’innovation urbaine (université de Chicago) définissait la ville en 2013, quand ses travaux sur la dynamique d’évolution des villes firent la couverture de la prestigieuse revue Science. « Une ville fonctionne comme une étoile, attirant les gens et accélérant les interactions sociales, à la manière d’une étoile qui comprime la matière et se consume et brille d’autant plus qu’elle est de grande taille ».

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En favorisant la rencontre des idées, en allumant les étincelles créatives, les villes seraient ainsi le creuset idéal de l’innovation. Au point que ce terreau fertile se transforme sous l’effet des forces qu’il fait surgir ? Les villes, terrain idéal de l’innovation radicale ?

Pas si simple. Il suffit d’arrêter son regard sur un chantier en ville. Palissades, protections, machines bruyantes, tranchées remplies de câbles et tuyaux, liste d’intervenants innombrables affichée sur les panneaux réglementaires… La complexité de la ville se révèle.

Et nos « étoiles » urbaines du XXIe siècle ont beau évoluer, elles ne changent pas radicalement de visage, ni leurs habitants d’habitude, du jour au lendemain. Ces fantastiques agrégats de systèmes complexes (tissus résidentiel et économique, réseaux de transports et d’énergie, gouvernance en multiples échelons…), certes réacteurs à idées, ne semblent pas pouvoir épouser facilement l’innovation radicale, celle qui rebat les cartes des lieux et des usages.

Les villes « disruptées » ne manquent pas, pourtant… Dans l’imaginaire ! Nicolas Minvielle, Responsable du Master Marketing, design et créativité à Audencia, et membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, prépare un ouvrage recensant les imaginaires des villes futures produits par la science-fiction. Son constat ? De Fritz Lang aux X-Men, films et bandes-dessinées regorgent de visions urbaines radicalement innovantes. Villes adaptatives, villes jardins, cités spatiales… « L’imaginaire est un outil puissant pour construire un regard commun, interroger des futurs possibles », rappelle-t-il.

Un point de vue partagé par Albane Godard, Directrice de l’Urban Lab de Paris&Co, l’agence de développement économique et d’innovation de Paris. « L’imaginaire est précieux pour aborder des projets très innovants : on appréhende mieux, on s’approprie plus facilement les idées et concepts que l’on a déjà rencontrés dans un contexte imaginaire ».

La force de l’imaginaire, Daniel Kaplan, co-fondateur de l’Université de la pluralité, conseiller scientifique de la FING (Fédération Internet Nouvelle Génération) y croit beaucoup. Tout en soulignant que ceux que l’on décrit volontiers comme des disrupteurs, aujourd’hui, sont le plus souvent des plateformes numériques dont les technologies innovantes s’appliquent, d’abord, à ce qui est le plus plastique, le plus malléable : l’information, les usages numériques. « Les plateformes ont provoqué, assurément, des changements considérables, explique-t-il. Mais l’innovation radicale appliquée aux systèmes urbains, aux infrastructures, doit composer avec des contraintes plus difficiles, très hétérogènes. Et ce qui manque alors ce n’est pas tant l’imaginaire que la capacité à inventer et s’approprier des innovations de rupture de manière collective ». Sauf que quand les disrupteurs saisissent la réalité urbaine par les cornes, cela ne fonctionne pas toujours selon leurs vœux…

Daniel Kaplan prend comme exemple la ville nouvelle de Masdar, à proximité d’Abou Dhabi. Sortie des sables en 2006, elle devait être le fleuron de l’écologie urbaine des Emirats Arabes Unis. Las, cette cité high-tech, misant sur le dernier cri des technologies solaires, dont le développement devait être achevé en 2016, ne sera pas terminée avant 2030, au mieux. Elle accueille 2 000 habitants environ, alors qu’elle a été pensée pour 50 000 personnes.

« Vue du ciel, c’est un carré parfait. Une vue de l’esprit. Les concepteurs ont manifestement oublié de penser à ce que voulaient les habitants, observe Daniel Kaplan. Alors qu’en Chine, des villes ni smart ni vraiment propres poussent comme des champignons et accueillent des centaines de milliers de nouveaux résidents ».

Trop radicale pour être adoptée, Masdar ? Et si c’était le destin qui guettait, aussi, certains projets de smart cities, susceptibles de faire la part trop belle à la technologie ?

« Les smart cities, c’est, souvent, du storytelling », réagit le philosophe Bernard Stiegler,  président de l’association Ars Industrialis et directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation. « Mais on peut tout à fait parler de nouvelle révolution urbaine. On peut s’attendre à de très grandes transformations, grâce au numérique et aux nouvelles possibilités de voir, de voir autrement. Je veux parler de l’exosphère, de 300 à 36000 km d’altitude, où s’étagent les satellites d’observation et de communication. On peut considérer que ce qu’on appelle « smart cities » seront, en réalité, les terminaux territorialisés de l’exosphère. Et cela pose la question de la démocratie : quels représentants pour ces territoires ? Il nous faut inventer la phase d’après la disruption, la gouvernance des villes ne doit pas s’inspirer de celle d’Amazon, il faut disrupter la disruption ».

Cette disruption au carré, Bernard Stiegler y travaille dans le cadre du Projet « Territoire Apprenant Contributif », dans l’agglomération Plaine Commune.  « Notre système socio-économique n’est ni viable ni durable, explique-t-il. Travailler, c’est d’abord augmenter ses capacités, pas faire des tâches automatisables. Il est nécessaire d’inventer une nouvelle intelligence urbaine. D’utiliser des plateformes pour organiser les délibérations locales, et donner la capacité aux habitants de s’approprier le destin technologique de leur ville ».

Que les disrupteurs, ces innovateurs susceptibles, par leurs innovations, de faire trembler le sol des villes, doivent travailler main dans la main avec les habitants, Albane Godard n’en doute pas. Elle souligne aussi qu’il est essentiel de « savoir échouer, comprendre ce qui échoue, pour mieux identifier les innovations répondant vraiment, et correctement, à des besoins ; c’est ce que nous faisons dans nos territoires d’expérimentation à Paris, dans les quartiers de la Porte de la Chapelle et de la Pitié-Salpêtrière ».

Et quand la disruption vient d’un acteur disposant d’une grande influence, tel Airbnb et l’effet de ses activités sur le prix des logements ? « L’essentiel est alors de construire des espaces de négociation, de projection, d’agencement », insiste Daniel Kaplan. Une conviction partagée par Bernard Stiegler : « le futur des villes n’appartient pas, heureusement, qu’aux plateformes ».