Gestion de l’eau, des villes sous pression

Les crises liées à la pénurie d’eau s’accentuent dans les villes. Entre urgence et solutions durables, des réponses structurelles émergent pour répondre à l’enjeu.

Gestion de l'eau villes sous pression

La tension exercée sur les ressources en eau est l’un des enjeux fondamentaux de la ville de demain. Les modèles prédictifs sont unanimes, cette pression est amenée à s’accentuer dans les années qui viennent. Si les prélèvements d’eau en France ont entamé un déclin [1] encourageant depuis le milieu des années 2000, ils ne doivent pas faire oublier que le changement climatique pèse durablement sur la précieuse ressource. L’étude Explore 2070 prévoit une baisse globale des précipitations comprise entre 16 et 23% à l’horizon 2046-2065. La demande en eau mondiale augmente d’environ 1% par an [2]et va continuer de croître. 3,6 milliards de personnes vivent déjà dans des zones potentielles de pénurie d’eau… Alors que plus de 50% de la population mondiale vit en ville, les zones urbaines constituent le nœud du problème. Une étude publiée en 2018 dans la revue Nature prévoit que le stress hydrique touche de 33 à 55% des métropoles d’ici 30 ans. À Los Angeles (Etats-Unis), Jaipur (Inde) et Dar es Salaam (Tanzanie), les déficits de ressources en eaux de surface devraient dépasser 400 millions de mètres cubes par an. Heureusement, des solutions existent et les villes s’organisent.

Le Cap tire la sonnette d’alarme

La mégapole sud-africaine de plus de 3,7 millions d’habitants déclarait début 2018 un “jour zéro”. À partir du 16 août 2018, les autorités prévoyaient de ne plus être en mesure de fournir d’eau aux habitants. Si le compte à rebours a finalement été prolongé, la situation reste préoccupante et des mesures ont été prises. Elles concernent principalement l’usage de l’eau, entre éducation et restriction. Les accents apocalyptiques de la campagne portent aujourd’hui leurs fruits. Un calculateur permet aux habitants de mesurer leur consommation et de se fixer des objectifs. Une limite fixée à 50 litres par jour a également fait diminuer la consommation de plus de 600 millions de litres à environ 500 millions par jour. Pour faire remonter le niveau des barrages, les agriculteurs des alentours se sont également serrés la ceinture en privilégiant l’arrosage de nuit par exemple. Certains hôtels de luxe, comme le Vineyard hotel, participent également en supprimant les baignoires et autres postes importants, hammam en tête.

Les eaux souterraines en première ligne

Les réponses liées à l’usage sont intéressantes, mais elles ne remplacent pas les transformations structurelles ou infrastructurelles, rendues nécessaires par un stress hydrique grandissant. Dans cette logique, de nombreuses villes s’attaquent aujourd’hui aux ressources souterraines. Le Cap cherche ainsi à valoriser les aquifères de la Montagne de la Table. La ville de Los Angeles souhaite doubler la part des eaux souterraines d’ici 2040. Quant à la ville de Murrurundi en Australie, elle attend l’arrivée d’un pipeline en ponctionnant les réserves de son sol. Entre 2 et 4 fois moins chère que la solution de la désalinisation, l’eau souterraine a les arguments économiques de son côté. Mais elle affiche également un impact écologique très fort et une durabilité contestable. Depuis la fin du XXe siècle, l’épuisement des ressources souterraines s’est accéléré. Entre 2000 et 2010, 30% de l’eau souterraine prélevée dans la péninsule arabique, en Libye, en Égypte, au Mali, au Mozambique ou en Mongolie n’était pas renouvelable. À l’échelle du monde, ce chiffre est de 15%. [3]

Vers des infrastructures durables

La combinaison de l’urgence et du risque écologique plaide pour la mise en place de nouvelles solutions, à la fois durables et efficaces. Pour faciliter ces déploiements, l’eau conquiert petit à petit un statut de bien commun. À Barcelone, un processus de “remunicipalisation” des ressources en eau est en cours et pourrait déposséder Agbar – la société qui gère les eaux de la ville depuis 1867 – au profit d’une gestion publique. Au-delà de la portée symbolique de l’événement, les élus de Barcelona En Comú espèrent une baisse des prix et une intensification des investissements.

Cette revalorisation de l’eau intervient également dans le déploiement d’infrastructures plus “vertes”, de dispositifs de valorisation des eaux usées ou d’une meilleure gestion des bassins d’approvisionnement. Le Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau explore en détail les pistes mises en oeuvre pour faciliter l’approvisionnement en eau des villes et cite pêle-mêle “le reboisement, la restauration ou la construction de zones humides, de nouvelles connexions entre les rivières et les plaines d’inondation, la collecte de l’eau, les revêtements de sols perméables et les espaces verts (biorétention et infiltration) […] le traitement des précipitations, […] les jardins urbains, […] les effets d’ombrage et de refroidissement de l’évaporation”.

Dans cette optique, la Chine développe aujourd’hui le concept de “ville-éponge” qui s’appuie sur “l’installation de toits verts, de murs et de revêtements de sols perméables, ainsi que la revitalisation des lacs et des zones humides dégradés, qui absorbent l’excédent d’eau de pluie.” Jardins pluviaux et rigoles de biorétention sont également au programme pour collecter les eaux de ruissellement et supprimer une partie de la pollution. D’ici 2020, ce sont 16 villes-éponges qui seront construites sur 450 km², pour environ 1,25 milliard de dollars. Des initiatives que l’on retrouve un peu partout autour du monde, à l’échelle des villes – avec par exemple le Plan d’infrastructures vertes de New-York – et même à l’échelle des bâtiments. Ainsi, le Centre des Nageurs de Marseille utilise un échangeur thermique – le système Energido développé par Veolia – pour récupérer les calories produites par les eaux usées de la ville et chauffer la piscine !

[1] http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lessentiel/ar/234/1108/prelevements-deau-usage-ressource.html

[2] http://unesdoc.unesco.org/images/0026/002615/261594f.pdf

[3] https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/2014WR015595