Les bureaux font place nette

Si le retour au bureau aura bien lieu, plusieurs questions restent en suspens : sous quelle forme ? Dans quels espaces ? Avec quelles contraintes ?

Nos villes sont, entre autres, le résultat d’adaptations successives à la maladie et aux épidémies. Le fameux tout-à l’égout est né à la suite des grandes épidémies de choléra au 19ème siècle. Les espaces lumineux et aérés des lieux de traitement de la tuberculose ont durablement influencé l’architecture moderniste. Plus discrets, les boutons de portes et poignées en cuivre sont connus pour leurs propriétés germicides.

Aujourd’hui, alors que de nombreux pays à travers le monde s’organisent pour initier la reprise, ce sont les bureaux qui font l’objet de toutes les spéculations. Parmi les premiers pays touchés par le coronavirus, la Corée du Sud revient déjà dans le cadre d’une étude récente sur la propagation très rapide du Covid-19 en open-space… Comment garantir la sécurité des travailleurs en espaces confinés ? Comment éviter de nouvelles vagues de contamination dans les villes, notamment les plus denses ? Et comment ces adaptations nécessaires à court terme s’inscrivent-elles dans les évolutions plus profondes des modes de travail ? Nous avons fait le tour de ces questions à la fois urgentes et épineuses.

L’open space en question 

Alors que l’épidémie sévit encore, l’open-space est, ces dernières semaines et probablement pour de nombreuses autres, sérieusement mis en ballotage. Conçu dans les années 50 avec l’ambition de favoriser les interactions et limiter la ségrégation sociale, le modèle subissait des critiques virulentes bien avant la pandémie. Le prototype originel défendu par Frank Lloyd Wright, illustré par les bureaux administratifs de SC Johnson, a en effet largement servi les objectifs de  réduction des coûts, tout en supprimant largement l’intimité au travail. Ces critiques, intéressantes avant la crise, sont aujourd’hui vitales et posent la question d’une nouvelle reconfiguration des espaces de travail.  Dans ce contexte, toutes les grandes entreprises préparent des plans de distanciation drastiques. Chez ENGIE, qui a précisément détaillé son programme, on prévoit un retour au travail progressif (20% des effectifs pour commencer), un port du masque obligatoire, une prise de température pour ceux qui le souhaitent, le maintien en confinement des salariés fragiles, des rotations du personnel, des bureaux repensés pour assurer une distance de sécurité de 1,5 m, une division par deux des capacités des salles de réunion (5 personnes maximum) ou encore la réglementation de l’accès aux ascenseurs.

Le retour de l’espace ? 

La première conséquence du Covid-19 sur les espaces de travail est sans doute une revalorisation de l’espace en tant que tel. La “distanciation”, nouveau paradigme de nos vies par temps de pandémie, est amenée à s’inviter au coeur des espaces professionnels. Certains acteurs, comme Cushman & Wakefield, tentent déjà de poser les bases du bureau de demain. Avec son concept de 6-feet Office, ce major de l’immobilier d’entreprise imagine une solution pour inscrire la distanciation au coeur du bureau. Mobilier, signalétique, formation, certification : toutes les dimensions de l’espace de travail sont touchées. Vincent Dubois, directeur général d’Archimage, une agence d’architecture spécialisée dans l’organisation d’espaces de travail imagine dans Le Monde une organisation plus modulaire, “des aménagements à géométrie variable, avec par exemple une version hors crise à dix bureaux et une, pour temps de crise, à trois bureaux”. En attendant, le Covid-19 signe le grand retour du “cubicle”, symbole désuet d’une vie de bureau sans âme.

A l’échelle de la ville, l’épidémie pose à la fois la question des densités et de la relation coeur/périphérie. A ce titre, les mobilités professionnelles sont au coeur du sujet. Les apôtres des faibles densités sortent de leur disgrâce, confortés par les chiffres du déconfinement à Wuhan, qui indiquent une forte augmentation des trajets pendulaires en voiture, face à la peur des transports en commun. Dans The Guardian, la professeur d’architecture Sara Jensen Carr écrit : “La pandémie donne déjà des armes aux personnes naturellement sceptiques face aux fortes densités, qui souhaitent promouvoir des périphéries centrées sur la voiture”. A l’inverse, la ville de Paris entend s’appuyer sur le déconfinement pour poursuivre son action contre la voiture. La ville s’appuierait sur le déploiement de nouvelles pistes cyclables afin de favoriser la distanciation et de limiter les pollutions. Étendues jusqu’aux banlieues les plus lointaines, elles apporteraient une alternative possible aux mobilités professionnelles. Pour Isabelle Lambert, Prospective project Manager chez Leonard et co-autrice du rapport Futur du travail, les tendances qui révolutionnent les nouvelles formes de travail “il est probable que des hubs de coworking se développent en périphérie des villes. Ces hubs répondent aux besoins de travailleurs qui sont amenés à télétravailler de plus en plus, mais qui souhaitent distinguer physiquement leurs environnements professionnel et personnel.”

Deux visions opposées de la mobilité professionnelle qui laissent donc entrevoir une bataille politique d’importance, à l’heure où, sous des cieux moins cléments, certains travailleurs n’ont pas la chance de se poser ce type de question. Au Qatar, Amnesty International déplore déjà les ravages du Covid-19 dans des camps de travail surpeuplés…

Un “building management” bouleversé

Au delà de l’architecture et de l’urbanisme, toute la gestion des bâtiments est transformée. L’Organisation Mondiale de la Santé a déjà émis des recommandations précises pour une adaptation efficace des espaces de travail. Au programme : désinfection régulière des surfaces, hygiène respiratoire, prise de température lorsque la législation le permet ou sur la base du volontariat, tracking précis des réunions et de leurs participants, mesures de confinement au sein de l’espace de travail… Ces nouvelles règles donnent lieu à une surenchère technologique au sein des bâtiments de bureau. Ainsi, à Shanghai, le Wanjing Soho complex utilise des images thermiques pour vérifier la température de chaque personne qui pénètre dans le bâtiment. Ces dispositifs ont vocation à être adaptés aux différents contextes législatifs, mais partout, la distanciation physique devra être rendue possible. Là où la reconnaissance faciale sera impossible, des solutions plus low-tech telles que la signalétique rappelleront à chacun de garder ses distances.

Les technologies et les méthodes de conception qui permettent la distanciation physique étaient déjà à l’étude avant la crise du Covid-19. Il est probable que le contexte actuel accélère leur déploiement. Le siège de l’entreprise de gestion des déchets Bee’ah, construit par Zaha Hadid aux Emirats Arabes Unis, s’appuie ainsi sur l’idée de “parcours sans contact”. Les employés peuvent circuler à l’intérieur du bâtiment sans en toucher les surfaces : les ascenseurs sont appelés à l’aide d’un smartphone et les portes s’ouvrent grâce à une technologie de reconnaissance faciale… Un peu partout, les invitations à une architecture sans contact ou les développement de matériaux anti-bactériens se multiplient. Mais pour mettre à la disposition des occupants ce typede services, il est impératif de doter les bâtiments de l’infrastructure nécessaire : le fameux “lot smart”. En ce sens, la Smart Building Alliance appelait dès le début de la crise à la mise en place d’un Plan Marshall favorisant le déploiement de telles infrastructures.

Un élargissement de la culture du télétravail

De manière générale, l’expérience de la pandémie s’inscrit dans un contexte de mutation profonde du monde du travail. La nécessité récente de faire baisser la densité des espaces de travail ouvre par exemple la porte à une généralisation du télétravail déjà impulsée avant la crise. Pour être efficace, ce dernier implique une nouvelle culture d’entreprise, que certains tentent déjà de codifier. C’est le cas de HBR, qui imagine la normalisation des nouveaux espaces de travail domestiques. D’autres tentent de capitaliser sur une communication à distance plus incarnée. Au delà des incontournables Zoom, Skype ou Slack, les technologies de “présence” formulent déjà la promesse d’une distance abolie. La startup spatial propose une solution holographique convaincante bien que largement perfectible. Les jeux vidéos deviennent le lieu de contestations politiques. Les robots de téléprésence, bien que légèrement inquiétants, restent efficaces. La Réalité Virtuelle commence à concrétiser ses promesses de téléportation avec des acteurs comme MeetinVR, Dream, ou le français TechViz.

La pandémie pourrait ainsi accélérer une tendance déjà en germe. Avant la crise du Covid, environ 5,3% des employés de l’UE travaillaient depuis leur domicile (0,5% en Bulgarie, 7% en France et 14,1% aux Pays-Bas), contre 4,7% en 2008. Alors qu’en France, la généralisation du télétravail fait encore débat, peut-on s’attendre à ce que les pratiques de travail à distance accélèrent leur intégration ? Faut-il voir dans l’exode des travailleurs hors des villes à l’annonce du confinement l’émergence de nouvelles pratiques ? Ces questions soulèvent des problématiques sociales liées à la possibilité -inégalement répartie- de télétravailler, à la qualité de vie, aux services de crèches et de mobilité… Pour l’heure, une étude menée par Stanford en 2017 semble démontrer les résultats positifs du télétravail lorsqu’il n’est pas subi. Sur un échantillon de 500 personnes effectuant le même travail, 250 ont été invitées à travailler depuis leur domicile. Les résultats sont intéressants : une productivité 13% supérieure, 2000$ économisés chaque année en location d’espace de travail, un meilleur taux d’attrition et une meilleure satisfaction au travail !

Dans les prochaines semaines, l’enjeu du déconfinement sera donc de parvenir à réunir les travailleurs sur leur lieu de travail dans le respect des règles sanitaires. Mais à plus long terme, la crise du coronavirus apportera un éclairage nouveau sur la question de l’utilité que nous donnons aux bureaux physiques et aux sièges sociaux. Le rapport “Futur du travail” produit par Leonard et fraîchement paru, apporte des éléments de réponse à ces questions. Après deux mois pendant lesquels la majorité des bureaux seront restés vides, ses conclusions seront plus que jamais d’actualité.

Qui sommes-nous ?

Pour relever le défi de la transformation des territoires et des modes de vie, le groupe VINCI a créé Leonard. Notre objectif ? Fédérer une communauté d'acteurs pour construire ensemble la ville de demain.