Les chemins prometteurs de la ville productive

De la “ville fabricante” à la “ville nourricière”, Leonard a interrogé à l’occasion de deux événements publics à Leonard:Paris les deux visages d’une forme urbaine émergente : celle de la ville productive.

Vers des villes fabricantes

La production manufacturière et l’agriculture s’invitent dans les centres urbains. Les fablabs et autres lieux hybrides dédiés à l’activité productive se multiplient en ville, avec quelques 315 espaces référencés dans l’Hexagone en 2018. L’agriculture retrouve le chemin des villes et se recompose en exploitant les interstices urbains, avec des rendements annoncés parfois bien supérieur à celui de l’agriculture traditionnelle.

Les deux mouvements esquissent chacun des réponses aux préoccupations sociales actuelles : nouveaux modes de collaboration et recherche de circuits courts, besoin de renouer avec une production alimentaire plus saine et respectueuse de l’environnement. Ces nouveaux modèles suscitent l’enthousiasme des collectivités et des investisseurs, mais soulèvent aussi des interrogations nouvelles : quel est le potentiel de ces nouvelles formes d’activités ? Comment les intégrer sans heurt dans les espaces contraints que sont le coeur des villes ? Et quel impact, positif ou négatif, ces nouvelles formes d’activités auront-elles sur les villes ? Les deux panels et le public de curieux, d’experts et de passionnés rassemblés par Leonard ont exploré ensemble les confins de la ville productive. .

Les fablabs, partie émergée de la “Fab City”

Fablabs, ateliers partagés, makerspaces, micro-usines : la France s’est faite une spécialité de ces nouveaux espaces qui se multiplient dans le coeur des villes. Elle est d’ailleurs le second pays à concentrer le plus de fablabs au monde derrière les États-Unis.

Pour Minh Man Nguyen, fondateur de l’agence WAO et président du think tank Fab City Grand Paris, la particularité du fablab est double : en plus de mettre à disposition de tous des machines jusqu’alors onéreuses et difficiles d’accès, il favorise le partage de connaissances et la création de communautés d’artisans 2.0 nommés “makers”. Le concept de “Fab City” comprend ces lieux de fabrication hybrides, mais s’étend aussi à l’ensemble des activités productives situés en milieu urbain, qu’il s’agisse de la gestion et la valorisation des déchets, ou d’agriculture urbaine. Achille Bourdon, du cabinet d’architectes SYVIL, rappelle la diversité des activités comprises dans cette notion : par exemple, les cuisines centrales de Paris, qui fournissent la majorité des cantines de la capitale, sont aussi considérées comme des lieux de production.

Table ronde ville productive

Par nécessité peu polluantes et économes en espace, ces activités se différencient des industries situées en périphérie. Elles posent toutefois la question de leur cohabitation avec les espaces résidentiels, et des risques qu’elles peuvent engendrer. Ces derniers ne seraient pas nouveaux selon Sébastien Farin d’INERIS, mais plutôt le résultat de l’inexpérience des utilisateurs, dans le cas particulier des fablabs. L’imbrication de ces activités dans le tissu urbain nécessite une approche architecturale sur-mesure, et une réponse plus poussée sur l’organisation du transit des matières premières et des biens produits.

La longue marche des villes vers l’autoproduction

Le cabinet Utopies, en partenariat avec Fab City Grand Paris, a creusé le sujet de la ville fabricante pour établir un classement des aires urbaines françaises par leur capacité d’autoproduction, à savoir la capacité de ces aires à produire localement ce qu’elle consomme.

L’étude a abouti à la création de l’indice FabCity, en relevant quelques constats parfois surprenants : les performances de 30 des 50 villes françaises les plus peuplées se situent sous la moyenne. De fortes disparités nationales sont aussi soulignées par l’étude, souvent expliquées par l’histoire ou l’évolution de l’activité économique : les villes portuaires comme Brest et Toulon, hauts lieux de transit, semblent moins bien outillées pour maintenir un tissu productif, alors que la vitalité de leur patrimoine artisanal et industriel a permis à Cholet, Valence ou Lorient de maintenir une haute capacité d’auto-production. De bons résultats qui ne peuvent faire oublier que la capacité moyenne d’autoproduction des aires urbaines françaises s’établit à seulement 3%.

ville fabricante Utopies

« La question de l’autoconsommation pose nécessairement la question des moyens de production: comment s’assurer que le territoire dispose des capacités de produire localement ? Tout n’est pas possible, mais les marges de progrès sont énormes” souligne Annabelle Richard, pour qui le passage à de nouveaux modèles économiques portés par l’entrepreneuriat serait une piste pour le développement du local.

L’agriculture urbaine, de petits espaces à fort rendement pour nourrir les villes ?

L’agriculture urbaine profite d’un enthousiasme unanime de la part d’habitants désireux de renouer avec la nature comme d’investisseurs voyant dans ces cultures urbaines un business à fort potentiel de rendement. Et pour cause : selon Joséphine Ceccaldi, de la startup Agricool, l’agriculture urbaine peut être jusqu’à 120 fois plus productive que l’agriculture conventionnelle. La raison est double : le recours à de nouvelles techniques d’agriculture hors sol, telles que l’aquaponie ou l’aéroponie, permettent une parfaite maîtrise du climat favorisant une multiplication des récoltes, et une production toute l’année. L’introduction de la dimension verticale dans l’exploitation agricole démultiplie également la capacité de production, inspirants de pharaoniques projets de fermes verticales, dont “The Vertical Farm” de Dickson Despommier en est un exemple iconique.

Si les études se multiplient pour confirmer l’idée que l’agriculture urbaine ne pourra jamais nourrir tous les citadins, le potentiel de développement reste pourtant vaste. Rien qu’à Paris, 80 hectares de toitures possèdent un potentiel de mise en culture, selon l’étude d’AgroParisTech présentée par Thomas Haden. A Montrouge, ce sont 25 hectares de toiture qui pourraient être transformés en espaces agricoles. Des potentiels que la Mairie de Paris est bien décidée à activer, avec un objectif de 100 hectares d’espaces cultivés dans la capitale d’ici 2020. Les appels à projet de Parisculteurs, traduction concrète de “l’objectif 100 hectares “de la Mairie de Paris, font la part belle aux toits potagers, mais pas seulement : grâce à cette initiative, la startup Cycloponics a inauguré La Caverne, la première ferme souterraine de la capitale, et ainsi transformé un parking désaffecté en lieu de production agricole !

La Caverne

Cultiver en ville, un “outil en faveur du vivre-ensemble”

Pour Jacques-Olivier Bled (Mairie de Paris), l’agriculture urbaine ne se limite justement pas au seul sujet de la production : elle est aussi un outil en faveur du vivre-ensemble. Un avis partagé par Paola Mugnier d’Urbalia, qui rappelle que les jardins partagés constituent des lieux de rencontre, de récréation et d’apprentissage pour les citadins. La Caverne a salarié des habitants du quartier voisin, et crée une relation de confiance avec les habitants en rendant le lieu plus sûr.

Une inscription dans une économie plus solidaire qui se prolonge dans les modes de distribution, en multipliant les alternatives, locales toujours, aux grands réseaux de distribution : Agricool privilégie la vente de ses fraises en direct de leur container, et Cycloponics favorise la distribution à des magasins locaux, entre AMAP, coopératives bio et petites épiceries.

Ces impacts positifs ne doivent pas éluder les interrogations que soulèvent cette production urbaine : son intégration dans la logistique urbaine, les tensions avec un foncier rare et cher, le lien avec la périphérie des villes, et le bénéfice environnemental réel d’initiatives parfois gourmandes en énergie… En somme, des problématiques similaires à celles posées par la production de biens manufacturés.

table ronde ville nourricière

La ville fabricante, un projet de ville soutenable

Ces activités combinées promettent une nouvelle vitalité aux centres-villes en repli économique, en particulier dans des villes petites et moyennes. Outil d’autonomisation en puissance, la ville fabricante redonne ses lettres de noblesse au local et aux liens de proximité. Elle se veut une réponse plurielle aux maux de l’époque, tout à la fois outil de résilience économique, vecteur d’ambition environnementale et de projet social. Pour devenir fabricantes et nourricières et porter leurs ambitions au-delà de l’expérimentation, les villes doivent investir significativement dans ces domaines, en offrant aux nouveaux artisans et paysans l’accès aux foncier et à des solutions logistiques concrètes.