La décarbonation du bâti fait consensus, mais son financement reste le principal verrou. Si les technologies existent, le manque de modèles économiques freine la massification. De nouveaux acteurs tentent aujourd’hui d’y répondre.
La nécessité d’une décarbonation du bâti ne prête plus à débat. Alors que le secteur de la construction représente 40% des émissions mondiales de CO2 liées à l’énergie, la part des émissions directes de GES liées à l’exploitation des bâtiments s’élève à 15,5% en France.
Outre la réduction de ces émissions, l’effort de décarbonation permet de réduire les factures énergétiques et d’améliorer la santé des habitants, tout en structurant une filière porteuse. L’OCDE porte un programme de “Décarbonation des bâtiments dans les villes et les régions” et le Toolkit de l’AIE sur le sujet montre bien que la plupart des États mettent en place des directives pour fixer des normes liées aux émissions, informer le grand public ou subventionner les efforts de décarbonation. Face au consensus, la question du financement reste aujourd’hui le frein principal à une massification du phénomène.
Un article publié dans Nature détaille les barrières socio-techniques à la décarbonation du bâti, et rappelle que parmi les 95 freins identifiés, les facteurs économiques sont les plus proéminents : manque de financement, coût de formation des sous-traitants, surcoûts liés aux matériaux et incertitude liée au retour sur investissement. Alors que les solutions techniques existent, Leonard et Sébastien Renault – CEO de l’opérateur énergétique décarboné Newable – reviennent sur les principaux leviers propres à faire sauter le verrou économique.
Le coût de la décarbonation
Dans un rapport de 2024 intitulé Freins et leviers sectoriels au financement de la transition écologique, l’Institut de la Finance Durable soulignait la nécessité de doubler les investissements dans le logement et de tripler ceux du tertiaire pour atteindre les objectifs climatiques. Ces derniers s’élevaient à 22 milliards d’euros tous secteurs confondus en 2022 en France, soit une petite moitié du montant attendu. Le rapport met également en avant trois freins principaux au financement. Le premier est lié au parcours administratif complexe, qui entraîne un fort taux d’abandon des projets. Le second met en avant la faible rentabilité économique des projets de rénovation énergétique, qui nourrit des arbitrages négatifs. Enfin, le troisième concerne la difficulté à réunir les conditions de financement.
“Le principal frein à la décarbonation est lié au business model : ça coûte très cher et ça ne rapporte rien au propriétaire. L’autre obstacle est lié à la difficulté de prioriser, à vouloir cocher toutes les cases, de l’isolation à la biodiversité, on ne s’attaque pas au vrai sujet, qui est celui de la décarbonation. Car un immeuble carboné aujourd’hui est décoté”, explique Sébastien Renault.
Les promesses de l’Energy as a Service
Dans ce contexte, la quête d’une forme de rentabilité économique conditionne l’efficacité des politiques de décarbonation et plaide pour le déploiement de nouveaux modèles. Les solutions As A Service sont aujourd’hui parmi les plus prometteuses. Newable propose par exemple de résoudre la divergence d’intérêt entre propriétaires et locataires qui freine souvent la décarbonation. En se positionnant en opérateur énergétique – qui prend en charge l’exploitation et l’optimisation des systèmes énergétiques du bâtiment – la startup décharge le propriétaire du risque financier tout en garantissant confort et continuité de service aux locataires.
“Nous allons chercher un niveau de performance élevé. Nous rendons les équipements pilotables et nous sommes capables de découpler le moment de production de l’énergie et le moment où elle est utilisée par l’immeuble. Cette performance technique nous permet de prendre des engagements financiers vis-à-vis de nos clients. Notre modèle consiste à vendre la chaleur décarbonée à un prix attractif au locataire de l’immeuble, tout en rémunérant le propriétaire qui nous donne la jouissance des équipements”, précise Sébastien Renault.
D’autres, comme Accenta, combinent pilotage intelligent et solutions technologiques pour proposer des services clef en main à leurs clients. L’entreprise, qui revendique plus de 10 millions de mètres carrés sous contrat, promet des réductions de consommation allant jusqu’à 80%. Pour y parvenir, elle s’appuie sur des technologies propriétaires de pilotage de l’énergie, ainsi que sur une combinaison de technologies de décarbonation, dont la géothermie. À Palaiseau, dans une résidence de l’Ecole Polytechnique, l’entreprise développe un dispositif composé de 14 sondes insérées à 185 mètres de profondeur, couplées à deux pompes à chaleur géothermiques, trois pompes à chaleur aérothermiques, un aéroréfrigérant et deux centrales photovoltaïques pour une réduction des émissions estimée à 60%…
Une invitation au pragmatisme
Les solutions As A Service se concentrent aujourd’hui sur deux axes majeurs de la décarbonation : l’optimisation des usages (la manière dont nous utilisons nos bâtiments) et l’optimisation des systèmes (en particulier de chauffage). Comme l’explique Sébastien Renault, “ce qui fait que l’immeuble est carboné aujourd’hui, c’est la manière dont il se chauffe et dont il se rafraîchit, ces deux postes représentent jusqu’à 90% des émissions de CO2”. Ce constat plaide pour une approche pragmatique de la décarbonation, capable de mobiliser toutes les solutions disponibles tout en réalisant les bons arbitrages économiques. C’est précisément le positionnement d’un acteur comme Carbon.green, qui décrit sa démarche comme de “l’Asset management to green” et mêle performance économique, états des lieux énergétiques, et priorisation des travaux dans une approche agnostique vis-à-vis des solutions à déployer.
Le positionnement de la solution allemande Ecoworks offre une belle illustration de cette prime à l’empirisme. Alors que les interventions sur l’enveloppe des bâtiments (isolation, huisseries) affichent souvent un mauvais rapport coût/efficacité, l’entreprise est parvenue à mettre en place un modèle adapté à son contexte. En combinant industrialisation hors-site et numérisation de la conception, Ecoworks propose une rénovation énergétique rapide et économiquement viable, en particulier dans le contexte spécifique de l’architecture de logement allemande d’après-guerre.
Confrontée aux enjeux de financement, la décarbonation du bâti doit composer avec des contraintes économiques fortes. Entre ambitions environnementales et réalités opérationnelles, l’enjeu consiste à dépasser les postures. Les solutions techniques étant désormais identifiées, l’attention se porte aujourd’hui sur la structuration et la pérennisation des modèles économiques.