Quelle ville à l’heure de l’anthropocène ?

Pour la deuxième édition du festival Building Beyond, Leonard, La Fabrique de la Cité et la Fondation VINCI pour la Cité ont réuni pendant deux semaines 70 faiseurs de villes, chercheurs, architectes, ingénieurs et artistes pour questionner les échelles des villes et penser ainsi l’avenir des territoires et des infrastructures.

À quoi ressembleront nos villes à l’heure où nous entrons dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène (qui pose les activités humaines comme principale force de changement sur la biosphère), et que la crise écologique est toujours plus pressante ?

C’est pour répondre à cette question que s’est tenue le vendredi 27 juin une table-ronde avec Bastien Kerspern, fondateur du studio de design Design Friction, Marion Waller, directrice adjointe du cabinet de Jean-Louis Missika, en charge l’urbanisme à la Mairie de Paris et Jean-Marc Fourès, doctorant en géographie au Ladyss et spécialiste de la road ecology.

Une ville hybride et évolutive, où la vie sauvage a sa place

Bastien Kerpern a introduit les échanges en présentant The animals in the smart city, projet  de design fiction imaginant des devenirs hybrides pour les humains et les animaux au coeur de la smart city, ville de données et d’algorithmes où l’animal ne semble plus avoir droit de cité. L’utilisation de faucons par des braqueurs pour attaquer des drones de livraison, imaginée dans le cadre du projet en 2016, ne paraît d’ailleurs plus si farfelue : la police d’Amsterdam a ouvert, quelques mois plus tard, une section fauconnerie pour protéger le ciel néerlandais d’éventuels drones illégaux.

Les grandes villes occidentales sont fondées sur des représentations qui en font des espaces en opposition avec la nature sauvage. Ce sont d’abord ces représentations qu’il s’agit de faire évoluer pour Marion Waller : pour penser une ville écologique, il faut imaginer des espaces urbains mouvants, en constante évolution. « Paris n’est pas vouée à être « une ville minérale » comme on l’entend souvent de la part des services de l’État », souligne-t-elle, « mais elle doit pouvoir devenir toute autre, par exemple, si l’on dépave les cours pour en faire des jardins ».

De manière plus globale, la ville de demain selon Jean-Marc Fourès doit être une ville faite de continuités, entre les différents espaces (ville, campagne) et donc entre les différentes espèces et les différents mondes vivants. Les infrastructures industrielles comme les lignes à grande vitesse ne cessent de créer des coupures territoriales préjudiciables à la faune locale. Il est essentiel de recréer des communications et des passages.

Une ville ancrée, pour ne plus vivre hors-sol

L’exigence la plus forte que fait peser l’anthropocène sur la ville est celle de se réancrer dans un territoire et de savoir ce dont elle dépend pour fonctionner : d’où vient la nourriture consommée ? D’où viennent les matériaux de construction ? Quels sont les services dont elle profite ? « C’est une manière de ne plus vivre hors-sol, dans un monde fictionnel, qui est le monde qui a conduit à la catastrophe écologique », insiste Marion Waller, citant à la volée Bruno Latour et son Face à Gaïa. Ainsi, alors qu’aujourd’hui le sable du béton qui permet de construire Paris provient souvent du bout du monde, il est nécessaire d’amorcer une transition vers des matériaux locaux bio-sourcés, dont on maîtrise la provenance.

Une ville participative, qui donne sa juste place aux experts

Le pouvoir urbain incarné par la smart city est souvent un composé de dispositifs de contrôle et de surveillance, de techniques d’optimisation des flux et d’institution de gestion et de planification. Un environnement complexe qui ne laisse que peu de place au citoyen, comme le rappelle Bastien Kerspern : « sous les injonctions à la participation citoyenne, c’est souvent à la seule expertise d’usage que l’on fait appel ». Or, la ville durable ne devra pas s’inventer contre les citoyens mais en recomposant des communautés de pratiques, d’échanges et de coopération.

Construire la ville écologique, adaptée au nouveau régime climatique de l’anthropocène, c’est donc avant tout “brouiller les distinctions figées qui avaient permis de la penser”, conclut Jean-Marc Fourès : la définition classique de la ville, fondée sur la densité et la continuité du bâti (plus de 2 000 habitants et moins de 200 mètres entre les habitations) doit laisser la place pour imaginer des espaces moins figés et plus ouverts à de nouvelles formes hybrides de production et de communautés.