Sous la ville, des espaces à investir

De l’Île de la Cité parisienne au futur Lightwalk de Séoul, l’architecte Dominique Perrault et ses réalisations invitent les espaces urbains à investir leurs souterrains. Poussée par de nouvelles nécessités sociales et environnementales, la ville sous la ville ne serait-elle pas en train de se découvrir et d’enfin quitter ses vieux imaginaires lugubres ?

Ciné-Villes, épisode 3 : la ville sous la ville - Des espaces souterrains à investir

« Un rat ne quitte pas son nid, il l’agrandit. » C’est à cette inattendue considération sur l’habitat que se livre un des personnages – un rat – du dessin animé à succès Ratatouille. Invité par Ollivier Pourriol, le créateur des conférences Studio Philo, à réagir à cette séquence, Dominique Perrault répond – du point de vue humain cette fois – qu’« agrandir son monde, c’est parfois creuser ». Le philosophe et l’architecte étaient tous deux invités par Leonard:Paris, dans le cadre du festival Building Beyond, à apporter des pistes de réflexion sur les espaces urbains qui se situent sous la ville et qui ne sont pas si anxiogènes qu’il n’y paraît.

Cauchemars… ou rêves de création et de protection

Dans cette troisième projection-conférence (les deux premières se sont intéressées à la ville élémentaire et aux infrastructures de mobilité), c’est en fait d’un profond changement de perspectives qu’il est question. La ville sous la ville est en effet d’ordinaire associée à un imaginaire de promesse à la fois excitante et mystérieuse, puisqu’on ne sait pas vraiment ce qui s’y trouve. Avec le réalisateur Wim Wenders, c’est le regard d’un enfant qui joue au pêcheur au travers d’une bouche d’égout, ne sachant s’il y remontera une pièce de monnaie ou des déchets. Cette promesse est bien souvent angoissante : rien ne semble inviter à investir ce dessous. Ni l’obscurité, ni le silence inquiétant, ni l’odeur ni la solitude (chaque citadin, dans le métro berlinois des Ailes du désir de Wenders, s’enfermant dans sa bulle mentale).

Dans ce type d’imaginaires, le sous-sol est séparé de la vie urbaine de surface, par un passage qui prend la forme d’un tunnel ou d’une bouche d’escalier. Il peut donc se définir par des règles qui lui sont propres et le font différer de l’au-dessus. Le souterrain, en un mot, est un autre monde. Les films fantastiques ou de super-héros usent, voire abusent, de ce potentiel en créant des univers bien souvent cachés, peu policés ou rocambolesques. Pourtant, se frotter à la terre et à ce qu’il y a en-dessous, c’est aussi, on l’oublie, se faire bercer par d’autres imaginaires. D’une part, ceux de la création matérielle et de la métamorphose de ce qui ne peut pas advenir en surface ; d’autre part, ceux de la protection et de l’abri, suivant le philosophe Gaston Bachelard et ses rêveries « terrestres » de la volonté et du repos.

Extrait de M le Maudit de Fritz Lang (1927)Extrait de M le Maudit de Fritz Lang (1927)

Le sous-sol, enfin un lieu de vie ?

C’est précisément la fertilité du sous-sol que cherche à valoriser Dominique Perrault, pionnier de l’architecture du « groundscape » connu pour « sa » Bibliothèque nationale de France qui fête ses 20 ans en 2018. « Ces imaginaires du sous-sol reflètent une dimension anxiogène qui n’est pas nouvelle : la relation homme/terre a souvent fait surgir douleur, enfermement ou disparition. Il est peut-être temps de se demander pourquoi, pendant des siècles, l’homme ne s’est pas intéressé à l’idée d’investir le sous-sol comme l’extension de son lieu de vie ? », se questionne l’architecte, qui voit la naissance d’un intérêt nouveau pour le « dessous ». Avec l’Anthropocène et la prise de conscience que l’environnement humain est fini et n’est pas exploitable à l’envi, le souterrain pourrait petit-à-petit s’adosser à un imaginaire de développement humain.

« On n’a pas d’autre choix que de changer d’imaginaire par rapport au souterrain », appuie Dominique Perrault, pour qui « c’est d’ailleurs une nécessité heureuse ». Le sous-sol est un environnement riche qui peut compléter la surface, au lieu de s’y opposer, l’homme pouvant l’investir techniquement, économiquement, spirituellement. D’autres métaphores viennent alors, suivant cette promesse renouvelée de liberté. Par exemple, celle du végétal, où racines et rhizomes souterraines forment avec ce qu’on voit en surface un biotope cohérent ; ou celle de l’épiderme, où une relation immédiate d’échanges se réalise à et sous la surface.

Quand le sous-sol n’est plus sous-sol  

Le projet de protéger, voire étendre, le dessus par le dessous n’a plus rien d’utopique, même si construire sous la Seine a longtemps été parmi les plus ambitions utopiques les plus spectaculaires. Plusieurs projets réalisés ou en cours de réalisation redéfinissent le sous-sol, non comme un lieu d’habitation, mais comme un lieu de fertilisation de nos structures urbaines et de nos métropoles. Pensée dans le cadre du Grand Paris Express, le projet de gare de Villejuif est un projet du lien, de l’accès, de la dynamique et de la connexion entre gare, transport souterrain et autres fonctions de l’espace urbain. Le sous-sol permet de faciliter ces connexions et de mobiliser l’infrastructure (les tunnels) pour qu’elle devienne architecture (plateformes et balcons multi-niveaux). Le souterrain joue alors le rôle d’espace unificateur, de lieu du « commun » par-dessous un espace en surface nécessairement en silo. L’Île de la Cité à Paris en est un bon exemple. Faute d’aménagement urbain global depuis 150 ans, les institutions présentes y cohabitent sans connexions entre elles. Le dessous, avec des lieux d’accueil et d’orientation souterrains, permettrait une mise en réseau, une mutualisation des bâtiments en surface, via des sortes de salles des pas perdus où l’on recrée des échanges et de la circulation à l’échelle de l’Île. S’y créent aussi de nouveaux usages : le citadin pourrait attendre, à l’abri, le temps qu’on lui donne accès à la préfecture de Police…

Encore faut-il que les usagers accèdent à cette nouvelle troisième dimension sans connaître un sentiment d’oppression ou d’angoisse. L’architecture et l’aménagement urbain peuvent rendre possible cette amplification de l’espace public sans donner l’impression d’entrer dans un autre monde. Le passage vers le sous-sol doit ainsi être accompagné pour annihiler tout réflexe de claustrophobie et pour faire de la terre un élément de confort. En contexte de densification urbaine et de prolifération des usages directement liés aux bâtiments et aux lieux où l’on travaille et on habite, le sous-sol offre de nouvelles perspectives à l’idée d’une ville polycentrique, fonctionnant comme un réseau de lieux chacun « vivants » et multifonctionnels. Les downtowns eux-même pourraient ainsi être réactivés. C’est notamment le cas à Séoul, avec l’un des projets les plus ambitieux de Dominique Perrault, Lightwalk, dont le hub multimodal de 95 000 m2 incluant nouvelle gare, parc urbain et complexe commercial, à cheval entre la surface et le sous-sol, sera achevé 2023. Le rêve d’une ville sous la ville qui permette d’enraciner les lieux de vie voire de réduire les mobilités contraintes est-il en train de se concrétiser ?

Projet Lightwalk (Séoul) présenté par Dominique PerraultProjet Lightwalk, Séoul

Références :

* Quelques films, issus de la pop culture, de la science-fiction et du cinéma classique, proposés par Olivier Pourriol pour penser les imaginaires du dessous-la-ville :

M le Maudit, de Fritz Lang (1927)

Les ailes du désir, de Wim Wenders (1987)

Demolition Man, de Marco Brambilla (1993)

La guerre des mondes, de Steven Spielberg (2005)

Ratatouille, de Brad Bird (2007)

August Rush, de Kirsten Sheridan (2008)

Hellboy 2, de Guillermo Del Toro (2008)

The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan (2012)

* Groundscapes. Autres topographies, un ouvrage de Dominique Perrault (éditions HYX, 2016) qui propose une réflexion sur « une architecture souterraine où il ne s’agit pas de vivre sous terre mais d’inscrire les lieux de vie dans la terre »