Au chevet de la ville souffrante

La pandémie de COVID-19 a remis la question des risques sanitaires sur le devant de la scène. C’est une nouvelle étape dans la longue histoire qui unit développement urbain et grandes épidémies. À cette occasion, soignants, épidémiologistes et écologues se rapprochent enfin pour apporter des réponses au risque épidémique – et d’autres métiers s’hybrident pour répondre aux maladies chroniques attachées à la ville. Leonard a ouvert sa tribune à un panel divers pour répondre à la question : de quoi souffre la ville et comment soigner le mal ?

Un sujet d’écologie urbaine

Serge Morand, écologue de la santé et chercheur au CNRS, au Cirad et à la faculté de médecine tropicale de l’université de Mahidol à Bangkok, ouvre les échanges. En direct de Thaïlande, il nous explique d’abord que la question est ancienne : de la peste de Justinien au choléra, en passant par l’endémisation de la rougeole d’abord portée par les bovins, la ville a toujours dû composer avec la maladie. La dimension inédite de la situation contemporaine tient d’abord au volume des échanges internationaux et à l’ampleur des concentrations urbaines. Un contexte qui favorise les conditions d’émergence des pathogènes, mais que l’on ne doit pas limiter à la dimension épidémique.

Au delà des événements récents, la santé en ville concerne d’abord les maladies “civilisationnelles”, telles que les maladies cardio-vasculaires ou l’obésité, sans oublier les nuisance proprement urbaines, comme le bruit ou la pollution. Une fois le contexte posé, Serge Morand défend une vision optimiste, appuyée sur les services écosystémiques que peut rendre la nature en ville. Un détour par Singapour nous apprend que la mégapole du sud-est asiatique a mis en place des jardins thérapeutiques, imposé que chaque fenêtre d’hôpital donne sur de la végétation et planifié ses espaces verts de manière à ce que chaque habitant s’en trouve à moins de 200 mètres à pied. “Singapour ou Hong-Kong qui sont très vertes, ont des taux d’épidémie beaucoup plus faibles que les villes voisines, Hanoï, Bangkok ou Manille, et ce malgré leurs très fortes densités humaines”, explique le chercheur.

Une question transversale et politique

De retour sur le plateau de Leonard, les intervenants rebondissent sur la dimension politique des questions de santé urbaine. Simon Davies, vice-président de la Fondation AIA et Directeur du Studio Environnement AIA Partners évoque la transversalité des enjeux, au-delà de l’urgence liée au COVID-19. “L’épidémie à laquelle nous sommes confrontés interroge sur ce qui caractérise notre vulnérabilité en tant qu’urbains. A ce titre, il faut redonner de la valeur à la question de la santé dans l’ensemble des projets”. Pour Charlotte Marchandise, experte à l’OMS, ancienne élue à Rennes et ancienne présidente du Réseau français Villes-Santé de l’OMS, la santé est avant tout un choix politique. “Il y a assez peu de choix individuel sur ces questions. Si nous sommes deux à fumer et que nous souhaitons arrêter, celui qui habite à plus de 50 mètres d’un bureau de tabac a deux fois plus de chances d’y parvenir !”. Dans le même ordre d’idées, Chloë Voisin-Bormuth, directrice des études et de la recherche de La Fabrique de la Cité, pointe du doigt le risque d’une dérive hygiéniste : “A-t-on encore le droit de choisir d’être en mauvaise santé en ville ? La santé est-elle encore quelque chose d’individuel ? Il y a un côté très paternaliste à la santé en ville.”

La santé au cœur de la conception de la ville

Pour l’ensemble des intervenants, la question de la santé en ville doit être prise à la racine, c’est à dire dès la conception des bâtiments et de leur environnement. Charlotte Marchandise nous transporte à Rennes et nous expose le processus de développement d’une école “modèle”. Disposition intelligente des espaces vis à vis du trafic routier, promotion de l’activité physique inscrite dans les espaces, végétalisation réfléchie, choix des matériaux : la santé est placée au cœur de la conception de l’édifice. Simon Davies poursuit en s’appuyant sur des exemples anglo-saxons. Les Maggie’s Centers, au Royaume-Uni, sont des espaces dédiés au soin des patients atteints de cancers. Ils s’appuient sur des principes simples : remettre la nature au centre, faire que l’espace d’accueil soit aussi un espace de restauration, soigner les parcours… “Ce qui est intéressant c’est de voir qu’à partir d’un cahier des charges simple, qui met les déterminants de santé au centre, on arrive à une réelle diversité d’édifices”, précise Simon Davies. De l’autre côté de l’Atlantique, le programme Parklet, mené à San Francisco, offre un bon exemple “d’urbanisme tactique, ou d’acupuncture urbaine, qui propose une intervention à la fois rapide et ponctuelle sur un quartier”. Le projet consiste à utiliser des places de parking inutilisées afin d’y déployer du mobilier urbain vecteur de santé et co-conçu à l’échelle du quartier…

En conclusion, Chloë Voisin-Bormuth rappelle un enjeu fondamental pour la ville : la reconfiguration nécessaire du paysage des acteurs de la santé environnementale. “La position du médecin peut être remise en question, la ville endosse de nouvelles responsabilités, les acteurs de la construction doivent intégrer le sujet à leurs cahiers des charges, les entreprises du numérique agissent sur le sujet des données, les assureurs cherchent à moduler leurs primes en agissant directement sur la santé, et enfin, les habitants qui étaient “patients” deviennent acteurs et experts…”

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