Construire la ville légère et impermanente

Pour la deuxième édition du festival Building Beyond, Leonard, La Fabrique de la Cité et la Fondation VINCI pour la Cité ont réuni pendant deux semaines 70 faiseurs de villes, chercheurs, architectes, ingénieurs et artistes pour questionner les échelles des villes et penser ainsi l’avenir des territoires et des infrastructures.

Penser la ville légère, c’est penser la distribution du pouvoir, des constructions résilientes et une ville durable. Leonard a ouvert le débat avec Kerry Rohrmeier, géographe à la San Jose University ; Raphaël Coutin, designer en charge de la communication du projet Plug-in-City (Eindhoven) ; et Antoine Aubinais, fondateur du collectif Bellastock.

Burning Man, ville légère by design

Kerry Rohreimer, géographe de formation et experte du festival Burning Man, nous a partagé sa vision de la construction et de l’impact de Black Rock City, cette ville éphémère qui rassemble chaque année près de 80 000 personnes. L’événement a lieu dans le désert de Black Rock, dans le Nevada, particulièrement aride. Parmi les règles d’or formulées en 2004 que chaque festivalier est invité à respecter et faire respecter, figure la condition de ne laisser aucune trace du passage du festival (le fameux « leave no trace » en VO). Le défi est de taille : construire une ville au milieu de nulle part, dans des conditions extrêmes.

Malgré la vision édulcorée que l’on retrouve sur les réseaux sociaux ou la présence des grands noms de la tech, Burning Man conserve la volonté de créer une communauté éphémère, loin d’être un événement élitiste. Kerry Rohreimer expose une autre réalité : « En réalité, c’est un lieu commun d’habitation et de camping » (« Truly, it is a place of dwelling and camping together »). Il reste difficile d’évaluer exactement qui sont les « Burners », mais l’événement touche de nombreuses personnes. Une ville qui se transforme en fonction de sa population, majoritairement masculine, éduquée, autour de la trentaine, qui tend à reproduire son mode de vie habituel. 2019 sera d’ailleurs une année d’ouverture pour Burning Man, qui souhaite voir Black Rock City devenir plus inclusive et revenir à ses origines artistiques et créatives.

Légère ne signifie pas écologique

Pour penser au potentiel d’aménagements urbains temporaires ou légers, Leonard a invité un architecte et un designer à se joindre à la discussion. Raphaël Coutin a fait naître la « maison de quartier » Plug-in City dans une friche d’Eindhoven, aux Pays-Bas, à partir de conteneurs et de matériaux de réemploi. Antoine Aubinais est membre du collectif d’architectes Bellastock, spécialisé dans la construction à partir de matériaux recyclés.

Pour Raphaël et Antoine, c’est d’abord la collaboration avec les acteurs sociaux locaux qui leur permet de mettre en application leurs projets. Plug-in City est ainsi devenu la première structure modulable utilisée en tant que logement social, installée dans des conteneurs aménagés, aux Pays-Bas. À la croisée, on retrouve le festival d’architecture expérimentale par Bellastock : Melting Botte. Le concept est simple : 4 jours dédiés aux professionnels pour construire et habiter des structures éphémères à partir de bottes de foin. Un émerge une association d’architectes travaillant à la sensibilisation aux matériaux novateurs et impensés. La ville légère tiendrait-elle à une absence d’infrastructures physiques ? Kerry Rohreimer temporise à propos de Black Rock City : « Ce n’est pas une ville sans impact. Certains chercheurs de l’Université de San Francisco ont démontré que le vendredi, lors du pic de population, Black Rock City atteint des effets de chaleur du même ordre que dans une ville traditionnelle, générés par le campement » (« it is not a low impact city, some researchers from San Francisco State university found that by friday when there’s peak population there’s actually urban heat effect for camping together »).

Malgré la prise de conscience de ses habitants, la ville légère n’implique donc pas de facto un respect de l’environnement, ni une frugalité énergétique.

L’infrastructure oui, mais sociale

Pour chacun des intervenants, l’entraide et la cohésion qui émanent des projets sont bien plus que de simples sous-produits de leurs interventions. C’est le socle du fonctionnement de Burning Man, qui fait le pari de la collaboration entre participants pour faire naître dans le désert une ville de toile toujours changeante. Bellastock cherche ouvertement à activer les relations et les projets entre voisins, utilisant la formation pour impliquer les individus dans les démarches responsables de la conception des espaces urbains. Antoine Aubinais explique : « Le réemploi peut avancer techniquement mais si l’on n’avance pas culturellement en parallèle, on se retrouvera au pied du mur ». Pour Plug-in City, il s’agit de rendre service à l’environnement et au quartier en créant des espaces de vie partagée dans d’anciennes friches dépeuplées. Aujourd’hui, à partir de ces installations éphémères, Raphaël Coutin et son équipe cherchent à passer à l’étape suivante : « On essaie de réfléchir à ne pas l’avoir uniquement pour 2-3 ans, mais de voir comment cet espace va évoluer dans la future construction ».

En plein désert ou au milieu de bottes de foin, les projets portés par nos intervenants sont chacun une façon de penser la résilience de nos villes futures. Au-delà d’une sensibilisation technique, l’objectif est de responsabiliser les citoyens et d’impacter durablement leur comportement. En résulterait-il une solidarité sur le long terme, donnant lieu à une réelle infrastructure sociale ?