L’IA et les outils numériques sont déjà en plein essor sur les chantiers. Ils sont capables d’analyser des images, de traiter des données de sécurité, d’accompagner les réunions quotidiennes, de surveiller les conditions de travail, d’alerter les ouvriers d’un danger imminent ou de confier à des robots des inspections périlleuses. Mais quelle place peuvent-ils plus précisément jouer dans une culture de la sécurité ?
Les enjeux restent élevés. En 2023, le secteur européen de la construction a enregistré 2 899 accidents du travail non mortels pour 100 000 ouvriers (Eurostat), soit le taux d’incidence le plus élevé, tous secteurs d’activité confondus. Il a également déploré 792 décès par accident, soit 24 % de tous les accidents mortels survenus sur le lieu de travail. À l’échelle mondiale, l’Organisation internationale du travail estime que plus de 60 000 accidents mortels se produisent chaque année sur les chantiers.
La technologie peut intervenir à différents niveaux de la chaîne de prévention : anticiper les risques, améliorer les réunions de sécurité, repenser l’organisation du travail, alerter le personnel en cas de danger imminent ou éviter aux ouvriers d’avoir à se rendre dans des environnements dangereux. Mais la technologie ne peut être dissociée de l’organisation du travail. Les ouvriers doivent la comprendre, lui faire confiance et jouer un rôle actif dans sa mise en place et son utilisation. Les chefs de chantier doivent par ailleurs conserver leurs responsabilités et les outils doivent être adaptés aux réalités du terrain.
Le rapport mondial 2025 de l’Organisation internationale du travail sur l’IA et la numérisation va dans le même sens. Certes, l’automatisation et les technologies intelligentes peuvent aider à réduire l’exposition aux dangers, mais de nouveaux risques peuvent émerger d’une dépendance excessive vis-à-vis des systèmes automatisés, de l’interaction humain-machine ou de l’intensification du travail. D’où l’importance de former les compagnons et de les mobiliser pour adopter ces technologies en toute sécurité.
Prévoir les risques : offrir aux chefs de chantier une vision augmentée du site
Tous les matins, un rituel bien rodé se répète : le chef de chantier fait le point sur les tâches de la journée. Mais les informations dont il dispose sont souvent fragmentées : il a en tête les missions à accomplir, les conditions extérieures qu’il a observées, mais aussi une expérience acquise au fil de plusieurs années d’incidents et d’observations.
Balfour Beatty, grand groupe britannique de construction et de génie civil, collabore avec Microsoft pour mettre au point un agent de briefing santé et sécurité, capable de réunir différentes sources d’information. Jon Ozanne, directeur informatique de Balfour Beatty, en décrit le principe :
« Nous regroupons toutes les informations sur les tâches prévues sur le chantier pour la journée, les conditions extérieures, les éventuels permis de construction en vigueur, avant de préparer un topo à l’intention du chef de chantier. »
L’agent IA s’appuie sur ce que Jon Ozanne décrit comme « des millions d’incidents et d’observations passés » pour identifier les situations dont le niveau de risque pourrait évoluer en fonction des conditions en cours.
Le système est conçu pour créer environ 80 % du support de réunion. Le chef de chantier peut ensuite le modifier et le compléter.
« L’objectif de l’automatisation n’est pas d’effectuer des économies, mais d’aider les gens à mieux accomplir leur travail », explique-t-il.
Le chef de chantier reste responsable : l’outil sert à élargir ses capacités de jugement, et non à les remplacer.
De la parole à l’écrit : transformer en données les discussions sur la sécurité
Si l’IA peut aider à identifier les sujets à aborder, a-t-elle un rôle à jouer pendant les briefing quotidiens de sécurité ?
La plateforme australienne RiskTalk remplace les évaluations écrites et les points « santé et sécurité » sur papier, en amont du démarrage, par une conversation de groupe enregistrée. Stuart Farquharson, son fondateur, en décrit les points clés en quelques mots :
« Voici le travail que nous allons effectuer aujourd’hui. Voici comment nous voulons qu’il soit effectué, et voici comment faire pour l’effectuer en toute sécurité. »
À partir d’un seul appareil, l’équipe fait le point sur les tâches à accomplir, les dangers et les mesures de prévention. Ensuite, RiskTalk convertit l’enregistrement en compte rendu structuré, puis un « coach » IA le compare aux procédures de l’entreprise et aux risques critiques.
Dans cette démarche, le point « santé et sécurité » est bien plus qu’une simple formalité : c’est un moment d’échange, où l’équipe parle de la manière dont elle aborde son travail et identifie ce qui a changé. RiskTalk analyse également les voix pour détecter des signes d’implication, de fatigue, de stress et de risques psychosociaux.
Éliminer les risques en amont : la prévention dès l’étape de conception
Et si l’intervention la plus efficace, en matière de sécurité, était d’éviter dès le départ de créer une tâche dangereuse ?
C’est la logique suivie par le groupe d’ingénierie WSP. Dale Sinclair, directeur de l’innovation numérique de WSP Royaume-Uni et responsable mondial des méthodes de construction modernes, prône le transfert d’une plus grande partie des tâches hors du chantier, vers des environnements contrôlés.
« Notre objectif stratégique est de délocaliser 70 % des tâches en dehors du chantier », explique-t-il.
Sur des projets tels que la construction de la deuxième passerelle de l’aéroport de Manchester, WSP a mis au point une approche par « kits », faisant ainsi passer le nombre de composants d’environ 3 500 à 67.
L’entreprise s’appuie également sur un outil de simulation numérique en 4D et observe les opérations d’assemblage en usine pour repérer où modifier la conception et les procédures, et rendre le travail plus sûr.
Pour Sinclair, l’idée est d’identifier où se trouvent les connaissances en sécurité dans le cycle de vie d’un projet :
« Les outils qui automatisent les processus en aval [sur les chantiers] sont fantastiques, mais pourquoi ne dispose-t-on pas de ces informations en amont ? »
Si un risque est identifié dès la phase de conception, il peut parfois être éliminé avant même qu’un ouvrier n’y soit confronté. Pour ce faire, les concepteurs, ingénieurs, professionnels de la sécurité et équipes de chantier doivent échanger suffisamment en amont pour influer sur les décisions, tandis que WSP utilise des simulations numériques en 4D dès la phase de conception.
Tenir compte des risques moins visibles : chaleur, mouvements et exposition
Tous les risques n’aboutissent pas forcément à une collision immédiate ou à une mise en danger directe. Certains s’accentuent au fil de l’exposition : forte chaleur, mouvements inconfortables, efforts répétitifs, fatigue physique cumulée.
Evalan, spécialiste néerlandais des solutions IoT, a développé Armor pour suivre le stress thermique au cours de tâches très physiques. L’algorithme du dispositif analyse les fréquences cardiaques, évalue la température corporelle et associe ces données à un indice de contrainte physiologique, pour informer le chef de chantier lorsque la contrainte thermique devient trop élevée. Le secteur de la construction fait partie de ses champs d’application.
La société canadienne SoterCoach, spécialisée dans les solutions IA pour l’industrie, applique une démarche similaire aux risques musculo-squelettiques. Un capteur portable détecte les mouvements à haut risque et offre un retour d’information immédiat par vibration. Sa plateforme identifie les risques ergonomiques liés à certaines activités (se baisser, porter des charges, travailler les bras levés…), tout en fournissant aux chefs de chantier des données sur l’exposition récurrente à ces risques.
Ces systèmes de prévention numérique ne se contentent pas de détecter un accident imminent : ils tiennent compte des risques moins décelables, qui dégradent peu à peu la santé. Mais une alerte n’est une mesure de prévention que si l’on peut réagir : faire une pause, adapter la tâche, laisser un temps de récupération à l’organisme ou modifier l’organisation du travail.
Éloigner les personnes du danger : intégrer la robotique dès le stade de conception
Parfois, la tâche la plus sûre est celle qu’aucun être humain n’a besoin d’accomplir.
Au sein de la société britannique d’inspection technique Sonomatic, l’ingénierie est adaptée dès l’amorce du projet industriel pour faciliter l’inspection, par des robots, de caissons sous pression et autres structures. Pour Sean Peters, chef de projet pour l’Europe et l’Afrique, la sécurité s’anticipe dès l’étape de conception, pour éviter les interventions humaines en espaces confinés.
« En général, les équipements sont conçus de manière à ce que des gens, et non des systèmes robotiques complexes, puissent pénétrer à l’intérieur », explique-t-il.
Or, il pourrait parfois suffir de concevoir des accès adaptés aux robots pour leur confier des opérations de maintenance, ce qui permettrait, dans beaucoup de cas, de se passer d’échafaudages ou d’éviter de faire intervenir des spécialistes en espaces confinés.
Robots for Site, projet commun entre VINCI Energies, VINCI Construction et Eurovia, met justement au point des solutions robotiques pour des tâches telles que le forage, le ponçage et la manutention de matériaux. L’objectif est de réduire non seulement les accidents, mais aussi l’exposition à des tâches répétitives et pénibles, et donc aux maladies et blessures qui y sont associées.
Un autre projet, soutenu par Leonard, illustre le potentiel de la robotique en matière d’inspection. Dodin Campenon Bernard, une société VINCI Construction, a déployé un drone Elios 3 de Flyability sur le chantier des puits de ventilation d’Avrieux, sur le tunnel Euralpin Lyon-Turin (TELT). Ce drone sert à inspecter des zones situées à 350 à 400 mètres de profondeur, où les conditions géologiques sont trop instables pour y envoyer du personnel en toute sécurité.
Mais la robotique modifie également l’organisation du travail. Même si les ouvriers n’effectuent plus la tâche dangereuse à proprement dit, ils peuvent être amenés à superviser des machines, à les entretenir ou à travailler à leurs côtés. Le rapport 2025 de l’OIT met en évidence les risques liés à l’interaction humain-robot, aux défaillances des systèmes, à la cybersécurité et à une dépendance excessive vis-à-vis des systèmes automatisés.
Il existe un autre moyen de réduire l’exposition au risque : plutôt que d’éloigner les compagnons du chantier, la technologie peut les avertir lorsqu’il pénètre dans une zone dangereuse.
C’est sur ce principe que s’appuie Flash Protec de Sharing Worker (programme SEED 2026 de Leonard). Une balise montée sur équipement délimite une zone de sécurité configurable. Lorsqu’un ouvrier portant le bracelet de l’entreprise pénètre dans cette zone, le bracelet vibre et la balise clignote, avertissant à la fois le piéton et le conducteur d’engin. Le système, qui ne nécessite aucune modification des machines et engins, fonctionne sans Wi-Fi ni 4G, y compris dans des environnements confinés tels que les tunnels.
De la technologie à la mise en œuvre : le défi organisationnel
Ces approches laissent entrevoir une trajectoire commune : l’IA permet d’anticiper ; les outils numériques aident à comprendre les risques ; les appareils portables rendent visible une exposition invisible ; le risque peut être identifié et éliminé dès le stade de conception ; la robotique supprime l’exposition au danger ; et les alertes en temps réel aident à réagir avant qu’une situation ne dégénère en accident.
Mais ce n’est pas parce que ces technologies sont numériques qu’elles sont forcément sûres.
De plus, cette trajectoire comporte un autre risque : celui d’exclure l’humain de l’équation. Les compagnons pourraient devenir de simples destinataires de décisions, plutôt que des acteurs à part entière dans la sécurité de leur travail. Chefs de chantier et responsables pourraient s’en remettre à des systèmes d’identification des risques, au lieu de se pencher directement sur les méthodes de travail réelles.
L’enjeu est important, car la sécurité n’est pas uniquement une question de connaissances (savoir où se situent les risques, disposer des moyens techniques pour les maîtriser). C’est aussi une question de volonté : celle, collective, de pouvoir s’arrêter, remettre en question une situation dangereuse, adapter une procédure, prendre la parole et assumer nos responsabilités les uns envers les autres.
D’après de récentes études internationales, l’adoption de ces technologies constitue en soi un défi majeur. Selon une enquête menée en 2025 par la Société américaine des professionnels de la sécurité (ASSP) auprès de professionnels du bâtiment, 36 % des personnes interrogées citent la résistance au changement au sein du personnel comme un frein à l’adoption de nouvelles technologies de sécurité, et 31 % évoquent des difficultés à intégrer ces nouvelles technologies aux systèmes existants. Plus de la moitié des répondants ne sont que modérément, voire pas du tout, convaincus du bien-fondé des technologies actuellement utilisées pour améliorer réellement la conformité et atténuer les risques.
Une étude menée en 2025 par l’institut britannique des géomètres certifiés (RICS) montre également que l’adoption de l’IA reste limitée dans le secteur de la construction : 45 % des personnes interrogées déclarent que leur société n’en utilise aucune, et 34 % en sont encore au stade de l’essai pilote.
La question n’est donc pas uniquement de savoir si un outil fonctionne sur le plan technique, mais s’il fonctionne au sein d’un environnement de travail.
Qui décide quand suivre une recommandation IA ? Qui reste responsable ? Comment les ouvriers sont-ils formés ? Comment éviter qu’ils s’habituent tellement aux alertes qu’ils ne les relèvent même plus ? Et ont-ils leur mot à dire sur les technologies qui surveillent, évaluent ou modifient leur travail ?
La prise de position de l’IOSH (Institut de la sécurité et de la santé au travail) en 2026 est particulièrement explicite sur ce point. Ruth Wilkinson, responsable des politiques et des affaires publiques, affirme que l’IA doit être centrée sur l’humain, avec une implication des ouvriers, une gouvernance responsable et des formations adaptées, intégrées dès le départ.
C’est là que convergent les voies de l’innovation. L’avenir de la sécurité dans le secteur de la construction ne dépendra peut-être pas d’une seule technologie révolutionnaire, mais d’une boucle continue de prévention : le retour d’expérience d’un chantier alimente la réunion suivante ; les discussions sur la sécurité font évoluer l’organisation ; ces connaissances sont prises en compte dès le stade de conception ; la technologie rend visibles les nouveaux risques d’exposition ; et la robotique, prévue en amont, prend la relève du personnel sur les missions dangereuses.
Finalement, la sécurité va bien au-delà d’un simple problème de connaissances ou de capacités techniques. C’est aussi un choix collectif d’agir en fonction de ce que l’on sait — de pouvoir s’interrompre, s’adapter, remettre en question et veiller les uns sur les autres. La technologie peut éclairer et faciliter ce choix, et nous faire gagner en efficacité. Mais elle ne peut en aucun cas décider à notre place.
Le point de vue de Ludovic Demierre (directeur des ressources humaines de VINCI)
Notre ambition en matière de Santé et Sécurité est très claire : tendre vers zéro accident, ensemble, chaque jour et partout où nous opérons.
Pour y parvenir, nous nous appuyons sur trois piliers : l’exemplarité, la transparence et le dialogue.
L’IA doit être utilisée au service de cette ambition. Elle peut être un puissant outil de prévention, nous permettant de mieux anticiper les risques, de mettre en évidence des situations qui étaient jusqu’à présent passées inaperçues et, parfois, d’éviter que des femmes et des hommes soient exposés à des tâches dangereuses.
Cependant, l’introduction de l’IA peut également présenter des risques pour la santé de nos collaborateurs — sur le plan physique, cognitif, organisationnel et en matière de santé mentale. Ces risques doivent être évalués avec la même rigueur que les autres risques professionnels, et des mesures appropriées doivent être mises en place.
C’est l’une des principales raisons pour lesquelles l’IA doit rester au service de l’humain. Elle ne doit jamais se substituer au jugement professionnel, à l’expérience des équipes, à l’expertise métier ou à la responsabilité managériale.
Nous veillons donc à ce que la responsabilité humaine et le jugement professionnel restent au cœur de toute décision assistée par l’IA, afin que chaque décision soit compréhensible, explicable et pleinement assumée.
L’IA peut nous aider à détecter et à identifier les problèmes plus tôt, à mieux les comprendre et à être plus réactifs, voire plus proactifs. Mais elle ne remplacera jamais la vigilance, le dialogue et la responsabilité collective des femmes et des hommes sur le terrain.