La résilience des réseaux : quelles leçons pour demain ?

Que nous apprend la capacité de résistance, d’adaptation et de réinvention des réseaux, d’énergie comme de télécommunications, face à la pandémie ?

Alors que la résilience s’est affirmée comme mot d’ordre dans de nombreuses métropoles face au changement climatique (voir le rapport de La Fabrique de la Cité), comment se structure opérationnellement la réponse à la crise d’envergure provoquée par l’épidémie du Covid-19 ? Surtout, nous dit-elle quelque chose de notre capacité demain à supporter d’autres chocs ?

Hormis les conséquences sanitaires et sociales directement liées à l’épidémie, le radical et soudain mouvement de « démobilité » qu’occasionne le confinement (pour ceux du moins qui le vivent en télétravail) est peut-être l’expérience la plus manifeste de cette période, ouvrant déjà la voie à de nouveaux imaginaires d’utilisation de l’espace public et des réseaux de transport. La permanence des réseaux (d’énergie, d’eau, de télécommunications) est, elle, moins impressionnante, car moins « ressentie ».

Et pourtant, ils tiennent

Cette permanence ne va pourtant pas de soi, et tient notamment à l’adaptabilité des infrastructures-réseaux, à l’anticipation, par leurs gestionnaires et exploitants, à l’élaboration de scenarii de crise, et à la mise en place de systèmes de management de « continuité d’activité », l’une des expressions majeures dans la mise en œuvre opérationnelle des stratégies de résilience des entreprises concernées.

Dans l’énergie, la demande recule, mais la disponibilité des travailleurs est également moindre ; le secteur a néanmoins vite affiché sa capacité à assurer production et distribution. En France, RTE (Réseau de transport d’électricité) a déclenché le 16 mars son Plan de continuité d’activité (PCA), notamment en centralisant ses ressources et en continuant de garantir certaines activités indispensables, en présentiel. Cette adaptation se mène y compris en activant au besoin un fonctionnement « en mode dégradé », lequel n’empêchera pas d’atteindre l’objectif final de pouvoir « ajuster l’équilibre production-consommation en temps réel ». Aucune restriction, sur les marchés énergétiques, n’est pour l’heure attendue. Côté distribution, Enedis a activé le même jour son « PCA », assurant que c’est « grâce à la digitalisation des réseaux, entreprise depuis plusieurs années », que nombre des opérations essentielles garanties (comme la réalimentation d’un client éventuellement privé d’électricité) pourront être menées à distance. Concernant le réseau gazier, ce sont avant tout des mesures RH, de flexibilisation de l’organisation du travail, mises en œuvre afin de sécuriser les opérations (travail sur douze heures consécutives et non plus en trois-huit, par exemple), qui sont mises en avant.

Du côté des infrastructures de données, il s’est d’abord agi de faire face à un pic de la demande de connectivité, et des mesures exceptionnelles permettant de gérer le sur-trafic ont été mises en place. Ces entorses légales car exceptionnelles au principe de neutralité du Net ont ainsi permis aux opérateurs de donner un accès prioritaire à leur bande passante à certains usages et de dégrader l’accessibilité de certains autres. Ces mesures doivent être proportionnées et faire en sorte que les « catégories de trafic équivalentes soient traitées de manière égale ». De fait, les risques sur les réseaux télécoms « existent mais sont maîtrisés », a indiqué en France l’Arcep : aucune congestion générale à l’horizon, ce qui fait déjà conclure, aux États-Unis, qu’« Internet a tenu le coup ». Si près d’une grande ville américaine sur deux a connu des ralentissements de débit, l’accès est demeuré « à haut débit », car le réseau a été précisément bâti pour disposer d’une capacité pouvant absorber de tels chocs, son architecture se caractérisant par ailleurs par une très grande flexibilité opérationnelle. En Europe, où les flux de données, monopolisés même en temps normal par Google (YouTube compris) et Netflix -à hauteur de 40% rien qu’à eux deux -, ont augmenté de 10 à 30%, et où la 4G a localement pu flancher, les principaux opérateurs ont ainsi réduit leurs débits pour soulager le réseau. Des records de débits ont été atteints, mais loin des limites des capacités réseaux : Internet a bel et bien tenu bon.

Des infrastructures (encore) plus résilientes demain ?

L’adaptation à des épisodes de crise environnementale aux conséquences encore mal connues et au risque annoncé des prochains chocs climatiques représente une nécessité, et ce pour deux raisons. Pour la continuité de l’activité, d’abord, et pour les contrats de long-terme liés à l’exploitation des infrastructures, quelles qu’elles soient. L’impératif de résilience face aux défis climatiques se dessine déjà depuis de nombreuses années pour les concepteurs et exploitants (voir notre panorama Emerging Trends). Alors que tout un chacun expérimente présentement la sensation que tout peut s’arrêter brutalement, cette soudaine prise de conscience va-t-elle accélérer le mouvement vers davantage de résilience ?

Pour l’OMS, la réponse est « oui » : avec le Covid-19, nous éprouvons davantage la nécessité du management des risques au point de le faire entrer, pour de bon, dans nos cultures. Face à la vulnérabilité, dévoilée au grand jour, de certains publics face à ce démultiplicateur d’inégalités qu’est la crise pandémique, la question de l’accès de tous aux réseaux est également plus que jamais sur la table. La question se poserait-elle avant tout pour Internet ? L’ancien président de la Federal Communications Commission (FCC) l’a résumé ainsi : « il y a trois mois, l’accès pour tous à Internet était important. Avec le Covid-19, il est devenu critique ». La numérisation des procédés d’exploitation des infrastructures et réseaux en tout genre, y compris d’énergie, n’incite pas à une autre conclusion… Mais jusqu’à 40 millions d’Américains n’auraient encore pas accès au haut-débit, un chiffre qui s’élève à 30% dans le cas de la France.

Le cabinet McKinsey, qui nous invite à tirer les leçons de la résilience pour « affronter le changement climatique dans un monde post-pandémique », ne dit pas autre chose : nous allons davantage prendre en compte la notion de risque, y compris de long-terme, et, la démobilité pouvant s’ancrer dans nos usages, nous allons nous reposer, toujours plus, sur les réseaux. Que doivent, alors, faire les entreprises ? Pour le cabinet de conseil, la réponse est claire : « penser à l’échelle systémique et sur l’ensemble du cycle de ses activités pour bâtir la résilience » et pérenniser, au quotidien, la résilience de leurs opérations (chaînes logistiques plus courtes, production énergétique plus efficiente, numérisation accrue de l’organisation du travail et des activités). Mais au-delà, les acteurs de l’énergie sont appelés à développer des réseaux eux aussi résilients, capables d’approvisionner quelles que soient les circonstances toutes les communautés, y compris les plus reculées, et les structures de première nécessité, à commencer par les espaces de santé. La question de l’accès à tous à l’énergie, y compris en temps de crise, est ainsi promptement mise à l’agenda : les micro-réseaux électriques, basés sur la production et le stockage en local d’énergies renouvelables (solaire en particulier), qui commencent à affleurer ça et là, font dans les temps qui courent et à coup sûr partie de la solution. S’en souviendra-t-on demain ?

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